ANALYSES

La Palestine, à nouveau au bord de l’explosion ?

Interview
4 juillet 2014
Le point de vue de Didier Billion
L’armée israélienne a provoqué la mort de plusieurs civils palestiniens. Existe-t-il un risque de dérapage vers un conflit ouvert entre armée et population palestinienne ?

La situation est en effet très préoccupante. Trois adolescents israéliens ont été kidnappés et exécutés, ce qui a entraîné un véritable ratissage des territoires qu’elles contrôlent par les autorités israéliennes. Plus de 400 Palestiniens ont été emprisonnés et plus de 2 200 maisons ont été fouillées lors de cette opération. Je ne remets pas en question le fait que les autorités israéliennes recherchent ces adolescents enlevés mais il faut raisonner politiquement : les autorités israéliennes ont profité de la situation pour à nouveau quadriller et surveiller les territoires sous leur contrôle ainsi que pour procéder à des arrestations de centaines de Palestiniens. De plus, après la découverte des trois corps, un jeune palestinien a immédiatement été enlevé et exécuté, sous forme de représailles. C’est la logique macabre de cette situation.
D’autre part, les manifestations se succèdent depuis maintenant près de 48 heures au sein de la population palestinienne. Ces manifestations se déroulent dans un contexte d’affrontement direct avec les forces de sécurité israéliennes. Il y a donc incontestablement un risque de dérapage, non pas à cause des éléments extrémistes palestiniens, mais du fait de l’expression d’une rage qui s’accumule jour après jour depuis maintenant des mois, voire des années, au sein de la population palestinienne. Ces processus d’enlèvements réciproques, aussi condamnables soient-ils, cristallisent un sentiment de frustration générale au sein de la population. Les heures et les jours à venir s’annoncent donc très tendus, exacerbés par le fait que nous sommes en période de ramadan. S’il n’y a pas de mesures politiques prises dans les meilleurs délais, il peut y avoir de réels dérapages.

L’accord entre le Fatah et le Hamas, qu’Israël considère comme un mouvement terroriste, conclu en avril dernier, a provoqué l’ire du gouvernement Netanyahu. La réconciliation palestinienne, nécessaire pour avancer sur la question de la paix, provoque paradoxalement un durcissement d’Israël sur la question. Dans quelle mesure le processus de paix au Proche-Orient est-il compromis par cette affaire ?

Tout d’abord il n’y a pas – plus exactement il n’y a plus – de processus de paix, il faut arrêter d’utiliser cette expression. Il est extrêmement troublant, sans pour autant verser dans les théories complotistes, que depuis maintenant vingt ans, depuis les accords d’Oslo, la situation ne se soit pas améliorée du point de vue des intérêts du peuple palestinien. Il y a eu à plusieurs reprises des espoirs réels de paix, de compromis, de signature d’accords entre les deux parties, mais chaque avancée crédible a connu son lot d’attentats ou d’enlèvements qui ont finalement empêché la conclusion des avancées des pourparlers. Or, dans le cas présent, c’est au moment où il y a un processus, certes difficile et non-achevé, de réconciliation inter-palestinienne – avec la signature d’un accord de formation du gouvernement d’union le 23 avril, et surtout la formation effective de celui-ci le 2 juin – que ces adolescents sont enlevés. Ces faits sont troublants car il est évident que les Israéliens, qui considèrent le Hamas comme une organisation terroriste, ont pour but de faire échouer cet accord.
Cela étant, quoi que l’on puisse penser du Hamas, il est une partie du problème et donc de la solution. C’est pourquoi il faut tout faire pour éviter de le marginaliser. De ce point de vue, l’accord avec l’Autorité palestinienne allait dans le bon sens, mais il est désormais compromis. Les forces de sécurité, sous les ordres de l’Autorité palestinienne, ont elles-mêmes participé aux recherches des corps, ce qui a provoqué des tensions avec le Hamas ainsi qu’avec une partie de la population palestinienne, qui – sans pour autant forcément soutenir ce dernier – considère qu’il y a une forme de collaboration entre les forces de sécurité palestiniennes et les autorités israéliennes qui n’est pas supportable.
Je pense donc que, malheureusement, la conséquence politique de ces événements et de ces tensions, va être la dissolution du gouvernement d’union. Or, même si l’on n’apprécie pas le Hamas, seule son intégration dans le jeu politique peut le faire évoluer et contribuer à un véritable compromis – encore faudrait-il que ce compromis soit accepté par les autorités israéliennes. Aussi, les espoirs suscités par la mise en place de ce gouvernement s’annoncent malheureusement vains.

Les Etats-Unis se sont montrés plus actifs sur le dossier israélo-palestinien ces derniers mois. Quels en ont été les effets ? Quel rôle peuvent-ils jouer dans un éventuel apaisement des tensions ?

Les Etats-Unis, notamment par le biais de John Kerry, ont fait de véritables efforts depuis l’été dernier, date de réinitialisation d’un processus de contact entre Israéliens et Palestiniens. La politique des « petits pas » mise en œuvre par John Kerry (la multiplication des aller-retours auprès du gouvernement israélien et de l’Autorité palestinienne) était tout à fait louable. Il a tenté de débloquer la situation, il faut lui en rendre hommage. Malheureusement, je pense qu’il s’est fait piéger. Une des conditions qu’il aurait dû impérativement imposer dans ce processus de tentative de relance des négociations était le gel de la colonisation. Cela n’a pas été possible à cause de l’intransigeance israélienne. Il est même troublant qu’à chaque déplacement de John Kerry dans la région, notamment en Israël, on ait assisté à la publication quasi-systématique d’appels d’offre ou de proclamation de débuts de travaux pour de nouvelles colonies. Cela constituait autant de bras d’honneur faits aux Etats-Unis. Il était clair que les dirigeants israéliens faisaient semblant d’être d’accord avec une tentative de relance de la négociation, mais que dans la réalité ils prenaient des initiatives visant à empêcher tout processus de reprise de réelles négociations. Les Israéliens n’ont pas même honoré les quelques engagements qu’ils avaient pris, notamment sur la libération de prisonniers palestiniens. En conséquence, l’Autorité palestinienne – au vu du blocage systématique et méthodique des Israéliens – a rompu le processus de tentative de négociation. Les tentatives de John Kerry ont donc été un échec absolu. La situation actuelle est le résultat de celui-ci.
Si cette dernière est très préoccupante, nous sommes dans une situation où plus les semaines et les mois passent, plus la perspective de la proclamation d’un Etat palestinien – et donc d’un compromis et d’un accord de paix – se fait lointaine. Au vu de la gangrène que représentent les colonies israéliennes sur les Territoires palestiniens, la question se pose désormais de savoir si un Etat palestinien serait véritablement viable. Cela montre, une fois de plus, que ladite communauté internationale n’a jamais été à la hauteur de ses responsabilités et n’est pas capable de faire appliquer ses propres résolutions.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste