ANALYSES

Quel avenir pour les frontières en Irak ?

Interview
24 juin 2014
Le point de vue de Didier Billion
L’extension de l’EIIL au Nord et à l’Ouest de L’Irak a entériné la division ethno-confessionnelle du pays. On distingue nettement trois zones : sunnite, chiite et kurde. S’achemine-t-on vers une fédéralisation sinon institutionnelle au moins de facto de l’Irak ? Voire une implosion du pays ?

Tout d’abord, la division de facto de l’Irak en entités ethniques et/ou confessionnelles (kurde, sunnite, chiite) n’est pas liée à l’avancée de l’EIIL. Cette situation prévaut depuis l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003. Il est évident que l’avancée spectaculaire et l’occupation d’une partie du territoire irakien par les troupes de l’EIIL ces derniers jours vient renforcer la division communautaire du pays. Ceci étant, il n’est pas approprié de dire que cela va entraîner une fédéralisation du pays puisque la Constitution, adoptée après la chute de Saddam Hussein, donne déjà un caractère fédéral à l’organisation du pays. Au-delà des termes juridiques ou constitutionnels, se pose donc un problème politique. Après leur invasion, les Américains ont, indiscutablement, privilégié la communauté chiite, la laissant s’emparer de tous les leviers du pouvoir. Après le retrait des troupes alliées d’Irak, le premier ministre al-Maliki a poursuivi dans la même direction. Il a ainsi monopolisé le pouvoir au profit de la communauté chiite, dont il est lui-même issu, et cela au détriment de la communauté sunnite. Consécutivement, les Sunnites irakiens, dans leur diversité, ont vu leur situation sociale empirer et ont été traités comme des citoyens de seconde zone. A cet égard, il est intéressant de noter que l’avancée de l’EIIL coïncide avec la victoire électorale d’al-Maliki aux élections législatives d’avril dernier. En quelque sorte, l’attaque armée est une réponse à la difficulté, pour les Sunnites, de se faire entendre par des moyens politiques.
Par ailleurs, il faut distinguer ce qui relève purement et simplement des aspects constitutionnels de ce qui relève de la réalité. Au vu du chaos qui existe en Irak, les aspects pratiques, concrets, conjoncturels prévalent malheureusement sur les aspects institutionnels. Cela étantposé, la thèse d’une implosion du pays est-elle recevable ? Cela serait évidemment le scénario catastrophe ; toutefois, il est peu probable qu’il se réalise. L’avancée de l’EIIL a surpris par sa rapidité, mais l’Irak est un pays largement désertique et lorsqu’une troupe d’occupation ou des groupes de rebelles, comme c’est le cas actuellement, avancent, ils peuvent le faire sur 50, 60, voire 100 km d’un coup, sans rencontrer de ligne de résistance. De plus, je ne pense pas que cette offensive parviendra à faire tomber Bagdad, et cela pour plusieurs raisons. Premièrement, l’effet de surprise est passé et le pouvoir est en train de resserrer les rangs tant que faire se peut en appelant à la mobilisation générale. Plus encore, on assiste actuellement à une réactivation des milices chiites qui avaient été mises en sommeil depuis plusieurs années, notamment l’armée du Mahdi, dirigée par Moqtada al-Sadr. Ce groupe a défilé dans les rues des quartiers sud de Bagdad, vendredi dernier et cette démonstration de force indique que la probabilité de voir tomber la capitale est faible. Cela ne retire rien à la gravité de la situation et à l’aspect très préoccupant, pour l’avenir du pays, de l’avancée de l’EIIL. Bien qu’il n’y ait pas de risque d’éclatement, il est vrai qu’il n’y a pas, aujourd’hui, d’Etat central capable de faire valoir ses directives, ses décisions sur l’ensemble du territoire.

Les peshmergas (miliciens kurdes) se sont rendus maître de Kirkouk, en exploitant opportunément l’avancée de l’EIIL et le retrait désordonné de l’armée régulière irakienne. Profitant d’une querelle constitutionnelle non résolue, ils exploitent eux-mêmes les gisements de pétrole présents sur leur territoire. Quels sont les objectifs des Kurdes irakiens ?
La question kurde est l’autre aspect des inquiétudes que l’on peut concevoir à l’égard du maintien ou non de l’unité nationale irakienne. Depuis une dizaine d’années, les Kurdes se sont totalement autonomisés (ils possèdent un gouvernement régional du Kurdistan dans la partie Nord du pays, dans les zones frontières avec la Turquie et l’Iran). Ils ont su faire preuve d’une grande habilité politique, en ne prononçant jamais le terme d’indépendance, bien que certains y pensent probablement très fort. A contrario, ils ont organisé, de façon très méthodique, très réfléchie politiquement, le renforcement et l’approfondissement de leur autonomisation. Ils gèrent eux-mêmes tout le territoire du Kurdistan irakien, et se sont dotés pour cela d’un armement lourd et d’unités combattantes disciplinées et aguerries, les peshmergas. A cela s’est ajouté un effet d’aubaine et d’opportunité pour eux. Devant l’avancée spectaculaire de l’EIIL, les Kurdes sont intervenus et se sont emparés de la ville de Kirkouk, dont on sait qu’elle est un sujet de clivage depuis 2003-2004. L’article 140 de la Constitution prévoyait la tenue d’un referendum, devant déterminer à quelle partie de l’Irak serait rattachée la ville. Du fait de désaccords, ce referendum a été repoussé à plusieurs reprises et n’a finalement jamais eu lieu. Les Kurdes ont donc profité du vide potentiel de pouvoir au sein de la ville pour s’en emparer, et ce sans résistances, car apparaissant comme une force de protection vis-à-vis des djihadistes. Cette prise constitue un atout supplémentaire pour faire valoir leurs revendications auprès de l’Etat central. Penser que de ce fait, les Kurdes vont être tentés par la proclamation officielle de l’indépendance serait faire preuve de précipitation. Ils sont trop habiles et savent bien que proclamer l’indépendance, non seulement pourrait générer un retour de bâton de la part de Bagdad, même très affaibli, mais également provoquer l’ire des Iraniens et des Turcs. On sait que le gouvernement turc s’entend bien avec les Kurdes d’Irak. Toutefois, il ne faudrait pas que ceux-ci aillent trop loin. En définitive, la prise de Kirkouk constitue un atout supplémentaire, un renforcement incontestable du pouvoir régional kurde mais, il me semble, que ce dernier est trop sage pour proclamer, dès aujourd’hui, l’indépendance. A long terme, il existe une probabilité de proclamation d’un Etat kurde, ce n’est pas impossible, mais il n’y aura pas de remise en cause des frontières à court terme.

Il se joue actuellement au Levant et en Mésopotamie une lutte entre Chiites, soutenus par l’Iran, et Sunnites, soutenus par l’Arabie Saoudite. La déstabilisation de l’Irak peut-elle amener à une implication plus directe des deux puissances régionales dans les conflits en cours ?
Il faut faire attention aux effets « loupe ». L’EIIL se réclame d’un sunnisme salafiste, d’un combat djihadiste international, et son objectif est d’instaurer un califat, c’est-à-dire de supprimer les frontières actuelles. Toutefois, bien que l’avancée soit impressionnante, le groupe ne se compose que d’environ 10.000 hommes en Irak. Certes, l’organisation est riche mais ses effectifs ne sont pas suffisants pour atteindre ses objectifs. Au-delà de son affiliation affirmée et revendiquée à un sunnisme rigoureux, intransigeant, l’enjeu est tout autre. La grille de lecture générale qui doit prévaloir dans l’analyse des évènements qui se déroulent Moyen-Orient n’est pas confessionnelle. Il ne s’agit pas uniquement d’un affrontement entre sunnites et chiites. Bien évidemment, le paramètre confessionnel compte mais il convient avant tout de raisonner en termes de puissance et d’intérêts nationaux. Certes, il arrive que tel ou tel pouvoir, tel ou tel Etat, utilise la carte religieuse, mais on ne peut pas réduire l’évolution des rapports de force régionaux ou sous régionaux à un seul problème confessionnel. Sinon comment comprendre que le Hezbollah au Liban est allié à un parti maronite, dirigé par Michel Aoun, ou encore que les Iraniens soutiennent l’Arménie chrétienne face aux Azerbaidjanais, pourtant Chiites, etc. La grille d’analyse religieuse n’est donc pas satisfaisante.
En tout état de cause, je ne pense pas que les Saoudiens et/ou les Iraniens interviendront directement en Irak. Chacun comprend que cela entraînerait une logique infiniment dangereuse et les deux puissances préfèrent, pour l’instant, combattre par personnes interposées. Je tiens à préciser également que l’Arabie Saoudite ne soutient pas l’EIIL, et que pour leur part, les Iraniens ont apporté leur soutien au gouvernement de Maliki mais que ce dernier est avant tout irakien, chiite certes, mais irakien avant tout. Je considère que les vraies lignes de fractures, les vecteurs de constitution des rapports de force, se font avant tout en fonction des intérêts nationaux de uns et des autres et non pas en fonction des intérêts religieux même si, encore une fois, le paramètre religieux n’est pas à négliger.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste