ANALYSES

Quels sont les enjeux de la question énergétique dans le conflit qui opposent Russes et Européens en Ukraine

Interview
11 juin 2014
Le point de vue de Nicolas Mazzucchi
L’un des principaux points de discorde entre Occidentaux et Russes dans l’actuelle crise ukrainienne concerne la problématique énergétique. L’Ukraine est assise sur des gisements de gaz non conventionnels importants situés dans la partie Est du pays, dans les régions séparatistes. Ces ressources peuvent-elles amener les Russes à durcir leur position sur le dossier ukrainien ?

La problématique gazière a déjà un écho auprès des populations européennes. En effet, les guerres gazières russo-ukrainiennes, qui ont eu lieu entre 2006 et 2009, ont mis en lumière la dépendance du Vieux continent dans ce domaine. En réalité, l’énergie n’est que la partie émergée de la dépendance européenne à la Russie.

Dans l’état actuel de nos connaissances, la majorité des ressources ukrainiennes de gaz non conventionnels, principalement du gaz de schiste, se situe effectivement dans la partie Est de l’Ukraine, c’est-à-dire la partie pro-russe (bien que des gisements moins importants soient présents dans la partie Ouest). Toutefois, en Ukraine comme ailleurs, eu égard à la nature géologique du gaz de schiste, l’estimation des réserves est extrêmement compliquée. À la différence du gaz conventionnel, enfermé dans des grands réservoirs relativement faciles à cartographier, le gaz de schiste se répartit en une multitude de microréservoirs dont les volumes sont difficilement quantifiables. Il s’agit donc de ressources supposées. Par exemple, les estimations de ressources en gaz de schiste de la Californie ont été récemment revues à la baisse (-96%), car elles étaient beaucoup trop optimistes.

Les Russes n’auraient pas intérêt à jouer sur cette question. Cependant, ce n’est pas le cas des séparatistes pro-russes, dans l’Est de l’Ukraine. Ils ont l’avantage d’être dans la partie du pays qui détient la quasi-totalité des ressources naturelles et des industries. Mécaniquement, en matière de dynamique interne à l’Ukraine, ils possèdent une capacité de pression économique sur Kiev très importante. Mais dans ce dossier, voir la patte de Moscou derrière les pro-russes n’est pas forcément pertinent.

Sous pression de la Commission européenne, la Bulgarie a décidé de suspendre la construction du South Stream, devant relier la Russie à l’Union européenne via la Mer noire. Ce gazoduc aurait notamment permis de contourner l’Ukraine, point d’achoppement majeur entre les Occidentaux et les Russes. Moscou a dénoncé des “sanctions voilées”. Qu’en est-il ?

La Commission européenne a pris cette décision en arguant que la partie du South Stream devant être construite en Bulgarie n’a pas fait l’objet d’un appel d’offre et est, par voie de conséquence, illégale. Cependant, cette décision de Bruxelles est intervenue après la visite de sénateurs américains en Bulgarie. Il est évident que l’arrêt de la construction du South Stream arrange les Etats-Unis et une partie des pays européens dans la politique de sanction menée actuellement contre la Russie.

Néanmoins, cette politique se heurte à un problème majeur. Pour les Etats-Unis, il est facile de mettre en place des sanctions économiques puisque le commerce russo-américain est bien moindre que celui entre la Russie et l’Europe. Les Américains ne sont pas très dépendants de l’économie russe. Par contre, les pays européens, eux, le sont, notamment au niveau énergétique et des matières premières en général. Par exemple, la Bulgarie est dépendante à 100% de la Russie pour ses approvisionnements gaziers.

A l’hiver 2008-2009, les pays d’Europe centrale ont subi le contrecoup des guerres gazières russo-ukrainiennes et se sont vus privés de gaz. La Russie a alors rejeté la responsabilité sur son voisin ukrainien et en a profité pour promouvoir la construction de deux gazoducs devant contourner l’Ukraine : le Nord Stream (sous la Baltique, en fonctionnement) et le South Stream (sous la mer Noire, en cours de construction).

En somme, la Commission européenne, instance supranationale, en faisant pression sur l’Etat bulgare pour faire retarder l’exécution du contrat, affecte les intérêts de Gazprom, principal porteur du projet. L’arrêt de la construction du South Stream marque donc une nouvelle étape des sanctions, une sanction qui ne dit pas son nom.

Dans le but de réduire sa dépendance énergétique, l’Allemagne a récemment autorisé l’exploitation du gaz de schiste sur son territoire. L’Europe a-t-elle les ressources nécessaires et les moyens pour réduire sa dépendance envers la Russie ?

La dépendance allemande au gaz russe est moins criante que dans d’autres pays européens. Selon les années, la part du gaz russe dans la consommation énergétique allemande s’élève entre 35% et 45%. En Allemagne, la problématique environnementale a dû peser au moins aussi lourd, si ce n’est plus, que le problème de la dépendance dans la décision d’exploiter le gaz de schiste. En effet, depuis que le pays a pris la décision de sortir du nucléaire de manière brutale, il produit majoritairement son électricité à partir de charbon. Or, ce procédé est extrêmement polluant et l’Allemagne est tenue de réduire ses émissions de gaz carboniques pour se conformer aux objectifs européens en matière de préservation de l’environnement, notamment le paquet 20/20/20. Le gaz étant l’hydrocarbure le moins polluant, l’Allemagne se tourne naturellement vers cette ressource. Par ailleurs, Angela Merkel, qui ne s’est ralliée aux sanctions que du bout des lèvres, sait que ces dernières sont dommageables pour l’économie allemande. L’exploitation des réserves nationales constituent donc une réponse partielle à ce problème.
En ce qui concerne une éventuelle indépendance énergétique européenne, plusieurs problèmes se posent. Premièrement, il n’y a pas de mix énergétique unifié en Europe. Dans les pays où le mix énergétique est extrêmement carboné, comme en Allemagne, en Pologne, ou en Roumanie, l’exploitation du gaz de schiste est une aubaine puisque cela permet de réduire les émissions polluantes. À l’inverse, un pays comme la France, qui émet peu de CO2, a peu d’intérêt à exploiter ses ressources en gaz de schiste. En effet, le mix électrique français se compose pour trois quarts de nucléaire et quasiment pour un quart d’hydroélectricité. Autrement dit, les émissions de CO2 sont quasiment nulles. Ainsi, lorsque la Pologne, premier pays à avoir autorisé la fracturation hydraulique, entamait l’exploitation de ses ressources, la France interdisait l’exploration/production par fracturation hydraulique.
Deuxièmement, il existe un problème géologique. Les compagnies américaines, notamment Chevron-Texaco, se sont rendues compte que pour avoir en moyenne la productivité d’un puits de gaz de schiste américain il fallait forer 47 puits en Pologne. Les conditions géologiques ne sont pas partout les mêmes, ce qui complique les estimations des ressources en gaz de schiste. En Allemagne, selon les estimations, les ressources couvrent dix ans de consommation, ce qui ne fait que reporter le problème.
En définitive, tous les pays européens ne sont pas logés à la même enseigne, et l’exploitation du gaz de schiste n’est pas forcément une bonne solution pour le continent, à moyen et à long terme.
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