ANALYSES

Quelle est la situation de la Syrie après la réélection sans surprise de Bachar el-Assad ?

Interview
6 juin 2014
Le point de vue de Didier Billion
Quelle est la situation de la Syrie après la réélection sans surprise de Bachar el-Assad ? Quelle est la réalité de l’opposition ?

Il faut déconnecter les deux éléments de la question : l’élection présidentielle et la réalité d’oppositions très diversifiées. Ces dernières, considérant que l’élection était une mascarade n’y ont évidemment pas participé. Il n’y avait en réalité qu’un seul véritable candidat, les deux autres étant à peine connus.
Les oppositions syriennes ont jusqu’alors montré leur impuissance, ce que l’on a clairement pu constater au moment de la conférence de Genève II où seule une petite partie de ses composantes était présente. Le Coalition nationale syrienne (CNS) - reconnue par une partie de ladite communauté internationale comme le représentant légitime du peuple syrien -, n’y était en effet représentée que très partiellement. Ainsi, seules les composantes proches de l’Arabie saoudite, dirigées par Ahmed Jarba, avaient accepté de participer. Pour leur part les djihadistes, qui ne font pas partie du CNS, avaient refusé de participer à ce rendez-vous alors qu’ils sont partie intégrante du paysage politique et militaire. Les Kurdes, troisième composante de cette opposition, sont eux-mêmes très divisés, et le parti kurde le plus important, le Parti de l’union démocratique (PYD), avait refusé de participer à la conférence de Genève.
Celle-ci, réunie pourtant sous l’égide de l’ONU et qui avait suscité quelques timides espoirs n’a finalement donné aucun résultat. Deux raisons principales : l’intransigeance absolue du pouvoir d’une part, l’inconsistance et les divisions des oppositions de l’autre.
Pour revenir aux récentes élections, aucune des composantes politiques des oppositions politiques n’a bien évidemment accepté d’y participer. Probablement moins de la moitié du corps électoral a pu aller voter, l’élection n’a pas été organisée dans les zones qui sont contrôlées par les groupes rebelles. Ces paramètres restreignent considérablement le sens du résultat.
En dépit des conditions dans lesquelles elles se sont tenues, le sens de ces élections est important parce que du point de vue de Bachar al-Assad et de ses partisans, c’est la réaffirmation de la fonction centrale de l’Etat. Ainsi, le salaire des fonctionnaires, pour ceux qui sont restés en place, continue d’être versé, tout comme certaines subventions agricoles. Bachar al-Assad veut montrer que malgré la situation de chaos qui prédomine en Syrie, malgré le désastre humain qui prévaut, l’Etat continue de fonctionner. Il faut comprendre cette élection dans ce contexte.

Un an après des attaques au sarin, le journal Le Monde avance avoir des preuves d’attaques au chlore, alors même que la Syrie devait détruire ses armes chimiques. Cela pourrait-il faire évoluer la position de la communauté internationale ?

Tout d’abord ce n’est pas parce que le quotidien Le Monde prétend avoir des preuves que celles-ci sont avérées. Il faut donc prendre l’information avec précaution. Il est toutefois vrai que depuis près de trois semaines il y a des bruits, des rumeurs récurrentes sur l’utilisation d’agents chlorés.
Deuxièmement, dans l’hypothèse avérée où il y aurait utilisation de chlore, se pose une nouvelle fois la question de savoir qui aurait pu l’utiliser. Cela peut-être le gouvernement - cette hypothèse n’est évidemment pas exclue -, mais il peut aussi s’agir de composantes de l’opposition syrienne qui auraient pu, dans leur conquête d’un certain nombre de localités, s’accaparer des usines ou des lieux où étaient entreposés ces composants chlorés et les utiliser. Il s’agit là d’une deuxième raison pour analyser la situation avec précaution.
Troisièmement, le désarmement chimique de la Syrie n’est pas terminé et il a pris du retard. D’après une récente déclaration de la Commission de l’ONU qui supervise le désarmement chimique, 93% des composants chimiques déclarés par Bachar al-Assad auraient été acheminés hors du territoire syrien, il en resterait donc environ 7%. Le problème est que, d’après les déclarations du pouvoir, contrôlées par l’ONU, les 7% restant sont justement situés dans les zones tenues par les rebelles. Dans ce cas, la responsabilité n’incombe pas mécaniquement au pouvoir, puisqu’il est incapable de contrôler la totalité du territoire syrien. La situation, sur ce dossier, est éminemment contradictoire, mais il y a eu une incontestable volonté du pouvoir syrien de tenir ses engagements concernant les armes chimiques. S’il l’a fait, ce n’est évidemment pas par bonté d’âme mais au vu de ses intérêts politiques. Il a parfaitement compris aux mois d’août et septembre derniers que les pressions internationales étaient fortes à son encontre et surtout les Russes eux-mêmes ont exigé de leur protégé, qu’il accepte le principe du désarmement chimique.
Enfin, dans l’hypothèse où il y a eu, au cours de la dernière période, véritablement utilisation d’armes chimiques, je doute que, dans la situation politique et militaire actuelle, le pouvoir syrien ait un véritable intérêt à utiliser des armes chlorées alors qu’il sait parfaitement que cela pourrait renforcer la pression à son encontre. Il faut se prémunir des réactions quelque peu pavloviennes qui font systématiquement porter toutes les responsabilités au pouvoir syrien. Il en a, et d’importantes évidemment, mais il ne les a pas toutes.

La guerre civile en Syrie a généré la plus grave crise de réfugiés depuis le génocide au Rwanda dans les années 1990. Qu’en est-il de la situation des réfugiés syriens dans les pays voisins ?

Cette situation est humainement terrible, mais elle est différente selon les pays. Les trois principaux pays récipiendaires de réfugiés sont la Turquie, le Liban et la Jordanie.
Pour le cas de la Turquie, on évalue le nombre de réfugiés syriens à environ un million. Une majorité d’entre eux sont dans des camps de réfugiés où les conditions sont très dures mais avec un minimum de structures sanitaires. A noter que la quasi-totalité des frais liés à l’ouverture et à l’entretien de ces camps revient au gouvernement turc et que ladite communauté internationale ne débloque pas beaucoup d’argent pour aider à un accueil à peu près décent de ces réfugiés.
Au Liban, la situation est beaucoup plus préoccupante. Il y a également un million de réfugiés, mais le Liban compte seulement 4,5 millions d’habitants contre 76 millions pour la Turquie. De fait, la proportion de réfugiés est infiniment plus importante et le gouvernement libanais a beaucoup de difficultés à accueillir ce million de réfugiés. Le Liban est lui-même actuellement un pays très affaibli et il se refuse à créer des camps de réfugiés. La principale raison de ce refus réside dans ce que l’on peut appeler le « syndrome palestinien » : les camps de réfugiés palestiniens de 1948 perdurent encore au Liban et les dirigeants libanais, ainsi qu’une partie de la population libanaise, considèrent que si le Liban accepte de créer des camps de réfugiés pour cette population cela entraînera une situation « à la palestinienne » avec des camps qui risquent de devenir pérennes, et qui vont constituer une charge ad vitam aeternam pour le pays. Cela signifie que les Syriens réfugiés au Liban doivent s’en sortir individuellement. Certes il y a les réseaux familiaux et religieux qui peuvent jouer pour les aider mais c’est du cas par cas, c’est le système D.
En Jordanie, la situation se situe entre les deux, mais là aussi est très préoccupante. Il y a des camps de réfugiés et c’est une charge terrible pour la Jordanie, d’autant qu’elle aussi a eu son lot de réfugiés irakiens de la période de la guerre en Irak et du chaos de la guerre civile.
Il faut également souligner la présence de réfugiés syriens dans de nombreux autres pays mais en nombre moins important. Il y en a dans quasiment tous les pays arabes et en Iran par exemple.
Au final, la situation est accablante pour ces réfugiés, et surtout ladite communauté internationale donne une aide qui n’est pas au niveau des nécessités. On constate une fois de plus que, lorsqu’il s’agit de donner des leçons de morale, ladite communauté internationale est présente, mais quand il s’agit de se relever les manches et d’aider concrètement il y a moins d’initiatives réelles et peu de fonds débloqués.
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