ANALYSES

Que nous révèle la victoire de Petro Porochenko sur l’état actuel de l’Ukraine ?

Interview
26 mai 2014
Le point de vue de Philippe Migault
Au regard des premiers sondages post-électoraux, Petro Porochenko, milliardaire ukrainien et candidat pro-occidental, devrait remporter ces élections dès le premier tour avec environ 56% des voix. Cette forte légitimité pourrait-elle lui permettre de mettre fin à l’insurrection prorusse et de pacifier les relations avec la Russie ?
Cette légitimité n’est qu’apparente. Ces 56% de voix portent sur quel pourcentage du corps électoral ukrainien ? L’Est, le Donbass n’a pas voté, ou presque, puisqu’il a proclamé son indépendance. Donc Porochenko ne peut prétendre représenter l’Est ukrainien, première entorse à sa légitimité. Par ailleurs les Ukrainiens se situant dans la mouvance du « Parti des Régions » ou du Parti communiste ukrainien ont-ils pu mener une campagne électorale tranquillement, dans toutes les régions du pays, pour défendre leur programme ? Ont-ils pu par exemple s’exprimer dans un climat apaisé dans les bastions ultra-nationalistes de l’ouest ukrainien ? Non. Seconde entorse donc : pas de campagne électorale possible pour l’ensemble des partis, dans tout le pays. Troisième entorse enfin : Porochenko est un de ces oligarques ayant bâti une fortune colossale alors que le pays s’enfonçait dans la misère, la détresse sociale, le désespoir… Il a été ministre au sein d’administrations précédentes qui se sont signalées par leur corruption. Quelle légitimité a t’il auprès des populations les plus délaissées ? Poser la question c’est déjà y répondre. Quant à la Russie, que ce soit Porochenko ou un autre -et quel que soit son score- elle est prête à discuter je pense avec toute personne disposée à prendre en compte ses intérêts, notamment sur le dossier de l’OTAN. Si ce n’est pas le cas, les 56% de Porochenko ne changeront rien à l’affaire. Moscou ne fera pas de concessions.

Sur 36 millions d’électeurs, environ 5 millions ont eu des difficultés pour voter dans l’Est (le taux de participation y est bien inférieur au reste du pays), en raison de la peur d’aller voter ou bien de l’absence d’urnes et de bulletins dans certains bureaux de vote. Que peut-on penser du devenir de l’Est de l’Ukraine dans un tel contexte ?
Les opérations de guerre se poursuivent dans l’Est. Si Porochenko ne les arrête pas, il n’y aura pas de toute façon de dialogue possible avec les sécessionnistes. Il a le choix, soit il traite ces derniers pour ce qu’ils sont, des hommes et des femmes qui ont peur et se sont révoltés pour défendre leurs intérêts, soit il les traite comme des terroristes et la partition se confirmera, voire fera tâche d’huile. D’ores et déjà, je le répète, Porochenko n’a aucune légitimité à représenter l’Ukraine de l’Est et ses adversaires ne manqueront pas de le faire valoir.

Petro Porochenko s’est prononcé sur son souhait de mener l’Ukraine sur le chemin de l’intégration européenne. Cela vous semble-t-il plausible et probable ?
Non pour une raison simple : nous ne voulons pas des Ukrainiens. Les élections européennes de ce week-end ont démontré la montée en puissance des partis nationalistes, des formations politiques qui refusent de se voir imposer des décisions par une autorité, l’Union européenne, qui n’a, à leurs yeux, pas légitimité à le faire. Dans ce contexte, alors que tout le monde convient que les élargissements précédents sont arrivés trop tôt et ont été, dans bien des cas, des échecs, l’annonce de négociations avec Kiev reviendrait à agiter le chiffon rouge vis-à-vis de ceux qui refusent l’Europe telle qu’on leur propose. Cela reviendrait à dire « Vous avez eu peur du plombier polonais ? Vous adorerez l’ouvrier ukrainien… ». Intégrer l’Ukraine cela revient à accepter d’accueillir sur notre marché du travail des gens prêts à travailler pour trois fois moins cher encore qu’un Polonais. Cela reviendrait à intégrer un pays dans un état plus lamentable encore que tous ceux que nous avons intégré jusqu’ici, bien plus peuplé de surcroît. Cela reviendrait, alors que nos économies sont entrées en récession, à nous mettre sur le dos un fardeau bien plus lourd que la RDA ne l’a été pour la RFA. C’est inconcevable.

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