ANALYSES

Quel avenir pour l’Irak au lendemain des élections législatives ?

Interview
22 mai 2014
Le point de vue de Karim Pakzad
Suite aux élections législatives Nouri al-Maliki devrait vraisemblablement être réélu pour un troisième mandat en tant que Premier ministre, la coalition qu’il dirige ayant obtenu une majorité de sièges. Quel bilan peut-on tirer de ses deux précédents mandats ? Considérant ce bilan, que pourrait-on attendre d’un nouveau mandat ?

Effectivement, la coalition de « l’Alliance pour l’Etat de droit » de Nouri al-Maliki est arrivée en tête aux élections législatives du 30 avril avec 92 sièges sur les 328 que compte le Parlement. Ce résultat est inférieur à ce qu’espérait M. Maliki, mais supérieur à son score des législatives de 2010. Et surtout, compte tenu de son rejet jusqu’à parmi ses alliés, c’est un résultat tout à fait satisfaisant qui lui permet d’aspirer à former le gouvernement pour un 3e mandat. En outre, les Sunnites, divisés cette fois, sont sortis affaiblis de ces élections. Alors qu’en 2010, la liste de l’Alliance nationale « Wataniya » menée par Iyad Allaoui, ancien Premier ministre, a fait jeu égal avec celle de Maliki, n’obtenabt cette fois que 21 sièges. Elle est devancée par la liste « Mouttahidoun » du président sunnite du Parlement, Oussama al-Noujaifi, qui obtient 23 sièges. Une troisième liste sunnite, « Arabiya », de l'actuel vice-Premier ministre Saleh Moutlak, a obtenu dix sièges.
Le bilan des deux mandats de Nouri al-Maliki est mitigé. Certes, il a hérité d’un pays en ruine après deux guerres du Golfe (l’invasion en Iran et l’annexion du Koweït), les sanctions imposées par l’ONU et enfin l’invasion américaine en 2003. A son actif on peut citer une certaine amélioration de la situation économique et une très forte production de pétrole. Celle-ci atteint désormais plus de 3 millions de barils par jour. L’Irak est désormais le 3e exportateur mondial derrière l’Arabie saoudite et la Russie, devant l’Iran. Les revenus pétroliers atteignent 100 milliards de dollars par an en Irak. Le pétrole est aussi une source de conflit dans ce pays. La communauté arabe sunnite se plaint de ne pas bénéficier de la manne pétrolière et les Kurdes veulent exploiter et exporter le pétrole du nord, dans la province de Kirkouk notamment, sans autorisation de Bagdad. C’est un point très délicat qui, si l’on ne trouve pas une solution entre le pouvoir central et la région autonome du Kurdistan, pourrait déboucher sur un conflit armé.
Le bilan de Nouri al-Maliki sur la question de la sécurité est inconstamment très faible. La violence est quotidienne, durant les seuls cinq derniers mois elle a fait 3500 morts. Ces dernières années, l’Irak a connu un regain de tension politique entre les différentes communautés, notamment entre les Chiites et les Sunnites. Plusieurs ministres ont été accusés de complicité avec le terrorisme. L’exemple le plus frappant aura été la poursuite lancée contre le vice-président Tarek al-Hachémi, accusé par la justice irakienne d’avoir dirigé un groupe terroriste. Il s’est réfugié d’abord au Kurdistan, puis en Turquie pour arriver finalement au Qatar. Sur le plan social, le bilan n’est pas à la hauteur de ce que les Irakiens attendaient. Etant donné qu’une partie importante des revenus pétroliers est dépensée pour les forces armées, le service public est en mauvais état et l’Irak peine à remplacer les infrastructures détruites ou endommagées pendant les différentes guerres.

Au vu des résultats annoncés, Nouri al-Maliki va sûrement devoir former une coalition au pouvoir mais il est aussi possible que ses adversaires demandent à son parti de nommer un autre candidat. Quelle est l’issue la plus probable selon vous et quel en serait l’impact ?
Nouri al-Maliki n’a pas caché son intention de diriger pour la troisième fois le gouvernement irakien. Arrivé largement en tête - mais sans avoir la majorité absolue -, il peut prétendre être au centre de la prochaine coalition qui formera le gouvernement. D’ailleurs, Iyad Allaoui qui en 2010 se présentait comme prétendant au poste du Premier ministre (il avait fait à un ou deux sièges près jeu égal avec Nouri al-Maliki) ne peut contester la supériorité électorale de son adversaire.
Pourtant, la partie n’est pas jouée d’avance pour le Premier ministre sortant. Cette fois, il est contesté dans son propre camp, par ses alliés kurdes mais aussi par les Chiites. Le puissant chef kurde, le président du Kurdistan, Massoud Barzani a menacé de proclamer l’indépendance du Kurdistan si al-Maliki est reconduit. Ses alliés chiites ont également annoncé qu’ils ne souhaitent pas que al-Maliki forme le nouveau gouvernement. Ainsi, théoriquement il n’a aucune chance de se succéder à lui-même. Il est par ailleurs accusé d’avoir accaparé le pouvoir. Son autoritarisme et la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays ne plaident pas en sa faveur.
Pourtant, le jeu politique irakien n’est pas simple. Si le pays est divisé dans ses grands traits en trois communautés – arabes chiites majoritaires dans le pays, arabes sunnites et kurdes –, on peut trouver des Sunnites sur la liste de al-Maliki et des autres partis chiites. De même si Iyad Allaoui se qualifie comme laïc, il est de confession chiite. Les tractations pour former le nouveau gouvernement et l’accord sur le partage des postes gouvernementaux prendront des mois. En 2010, il a fallu neuf mois de tractations pour arriver à un accord gouvernemental. Nouri al-Maliki a deux autres avantages sur ses éventuels rivaux. Il est le député qui a obtenu le plus de voix au niveau national : à Bagdad où il a été candidat, il a rassemblé 721.000 voix sur son nom. Malgré la contestation, al-Maliki reste populaire chez les Chiites qui regardent avec inquiétude la progression du mouvement terroriste l’« Etat islamique en Irak et au Levant » (EIIL), proche d’Al-Qaïda, et estiment qu’un homme de poigne tel que al-Maliki est indispensable pour le combattre. D’ailleurs, aucune autre personnalité chiite n’émerge pour le remplacer. Les tractations seront longues, mais le consensus entre le bloc qui soutient al-Maliki, les autres groupes chiites et les Kurdes qui composent l’actuelle majorité gouvernementale, sera difficile sur un autre nom que l’actuel Premier ministre.

Quel regard portez-vous sur la démocratie irakienne depuis 2006 ? Quel est le rôle des puissances voisines, tels l’Iran ou l’Arabie saoudite dans le jeu politique irakien ?

La démocratie irakienne est naissante. Sortie de plusieurs guerres, d’un régime dictatorial, confrontée au terrorisme, la pratique démocratique en Irak souffre évidemment. L’organisation des élections législatives, les premières après le départ des Américains, à la date prévue, est elle-même un exploit. Les partis politiques contribuent à l’exercice de la démocratie, mais en Irak, les grands partis sont fondés sur des bases communautaires ou religieuses et ne permettent pas un véritable pluralisme.
L’Irak est également au centre des rivalités entre les puissances régionales, notamment entre l’Iran et l’Arabie saoudite. La chute de Saddam Hussein a été bénéfique pour l’Iran. Les Américains ont non seulement débarrassé l’Iran d’un ennemi farouche mais ont également favorisé l’émergence d’un pouvoir chiite, proche de l’Iran, à Bagdad. Cette situation ne peut que mécontenter l’Arabie saoudite, inquiète de la mise en place d’un axe chiite dans la région qui pourrait être dangereux pour le royaume et ses alliés arabes du Golfe.
Pour certains observateurs, la montée en puissance de l’organisation terroriste, EIIL, très active en Irak et depuis deux ans en Syrie, est liée à la rivalité entre l’Iran et l’Arabie saoudite. L’objectif de l’EIIL est de vaincre la domination chiite dans la région et d’établir un Etat unique en Irak, en Syrie et au Liban. Nouri al-Maliki a ouvertement dénoncé l’Arabie saoudite et le Qatar comme étant les sources du financement et de l’armement de l’EIIL. En effet, celui-ci est implanté dans les zones de peuplement sunnite, notamment à Fallouja et mène des opérations terroristes à Bagdad et dans le Nord jusqu’à la frontière syrienne où il a déjà installé une administration djihadiste.
Aussi, si Riyad veut déstabiliser l’Irak, elle favorise indirectement le maintien au pouvoir de al-Maliki. Devant la menace terroriste implantée dans le camp sunnite, les Chiites compte davantage sur un homme de poigne pour vaincre cette menace, d’où la popularité de al-Maliki chez ces derniers.
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