ANALYSES

Ukraine : vers une escalade des tensions ?

Interview
10 avril 2014
Le point de vue de Philippe Migault
La tension est toujours forte en Ukraine avec notamment les prorusses qui font monter la pression à l’Est du pays. Qui sont-ils et quelles sont leur revendications ? Ont-ils une chance d’arriver à leur fin ?

La tension reste forte du fait des pro-russes mais aussi du fait des ultra-nationalistes ukrainiens, je pense qu'il ne faut pas les oublier dans la mesure où leur radicalité, leur xénophobie anti-russe, exprimée sur le Maïdan, est très largement responsable de la crainte et de l'agitation pro-russe qui s'est développée dans la foulée dans l'Est mais aussi au sud de l'Ukraine.
Je ne sais pas si on peut réellement parler de revendications en ce qui concerne les pro-russes tant il me semble que, majoritairement, ceux-ci sont davantage dans la réaction épidermique que dans le discours construit. Bien entendu un noyau dur souhaite la sécession de l'Ukraine et le rattachement à la Russie, une réédition du scénario criméen. Mais je pense que la plupart ont surtout peur que le pouvoir largement contrôlé par les éléments anti-russes à Kiev les traite en citoyens de seconde zone, comme cela a failli se faire avec le projet de loi linguistique finalement abandonné. Ils ont peur que leur Ukraine, la partie du pays la plus riche et la plus moderne, ne paie pour le reste d'un pays au bord de la banqueroute. Alors ils hissent le drapeau russe et appellent à l'aide la mère-patrie... Je ne suis pas sûr qu'ils tiendraient ce type de discours si l'accord du 21 février avait été respecté et si la minorité des ultras ne l'avait pas emporté à Kiev. Mais il est vrai que dans ce cas de figure la Crimée serait sans doute encore ukrainienne...

L’US Navy vient de déployer un deuxième navire militaire sur la mer Noire tandis que l’OTAN a renforcé sa police de l’air dans les Etats baltes et a accru sa présence dans la mer Noire. Peut-on s’attendre à une escalade militaire ? Est-ce des moyens de dissuasion crédible face à de potentielles autres vélléités russes ?

L'OTAN a rappelé que son territoire est inviolable et c'est exact. La Russie est militairement surclassée par les Occidentaux, en est parfaitement consciente et ne se hasardera jamais à provoquer l'Alliance atlantique en s'en prenant à un de ses membres, dans les pays baltes ou ailleurs. Il n'y a donc, de ce point de vue, aucun risque de confrontation. L'Ukraine n'est pas dans l'OTAN, il n'y a donc aucune raison d'escalade militaire de ce point de vue non plus, puisque l'Alliance ne doit aucune assistance militaire à Kiev. Quant aux moyens déployés dans les pays Baltes ou en mer Noire, ils ne sont pas suffisants pour dissuader qui que ce soit. La mer Noire est une mer fermée, aisément contrôlable d'un point de vue militaire depuis, notamment, la Crimée. Je ne pense pas que l'envoi de navires américains sur place relève d'autre chose que de la gesticulation diplomatique car en cas de crise majeure chacun est conscient que ces navires seraient sacrifiés compte tenu des capacités russes dans la région. Si la Russie est militairement inférieure aux Occidentaux d'un point de vue global elle est en effet capable, sur un théâtre d'opérations réduit, régional, d'imposer sa suprématie aérienne, donc navale. Mais je pense surtout qu'il faut arrêter de se faire peur et d'imaginer des scenarii d'affrontements. Nous ne nous sommes pas battus avec les Russes pour Berlin en 61, pour Cuba en 62, nous ne nous battrons pas avec eux pour l'Ukraine en 2014...

Certains accusent la Russie de pousser l’Ukraine vers le chaos, ne voulant pas d’une Ukraine démocratique et européenne à ses frontières. Que voyez-vous dans le jeu de Moscou ? Le nouveau gouvernement ukrainien a-t-il les moyens de répondre à l’urgence de la situation ?

L'Ukraine est déjà 'européenne', elle est une nation européenne au même titre que la Russie. A moins qu'on ne parle de l'UE, qui est loin de correspondre à l'Europe. Par ailleurs il y a aux frontières de la Russie des pays démocratiques : Finlande, pays Baltes, Pologne...La nature démocratique de ces pays ne semble guère perturber le Kremlin. Ce n'est pas la démocratie le problème, même s'il est bien entendu souhaitable que la démocratie progresse où que ce soit. Le vrai problème c'est l'OTAN, c'est l'influence américaine en Europe. La Russie ne veut pas que la frontière de l'OTAN, qui est déjà à 130 kilomètres de Saint-Pétersbourg, avance jusqu'à 500 kilomètres de Moscou. Cela peut se comprendre. Comment les Américains réagiraient-ils si demain un régime de type chaviste, ouvertement hostile à Washington, l'emportait dans toute l'Amérique latine et s'étendait jusqu'au Rio Grande ? Mal je pense.
Quant au gouvernement provisoire ukrainien il ne faut pas se leurrer sur ses moyens d'action : seul il n'est rien. D'une part parce qu'aux yeux d'une bonne partie de son opinion publique - et de la scène internationale- il n'a aucune légitimité. Ensuite, parce que l'armée ukrainienne est à l'image du pays, divisée. Le gouvernement ukrainien n'a aucun moyen de rétablir l'ordre dans l'Est par la force, à moins de vouloir mettre le feu aux poudres et de subir une défaite. Ce peut être une tentation d'ailleurs : celle de la fuite en avant, d'envoyer les quelques blindés dont Kiev dispose encore dans les zones russophones pour faire réagir Moscou et, par contrecoup, les Occidentaux. Mais ce jeu serait terriblement dangereux...Non, je pense que le seul moyen de ramener le calme est de donner des assurances à la communauté russophone quant à ses droits culturels, linguistiques... et de tenir un discours d'apaisement vis-à-vis de Moscou en abandonnant clairement et officiellement, éventuellement dans le cadre d'un traité, toute idée d'adhésion à l'OTAN.

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