ANALYSES

Afghanistan : des élections à haut risque ?

Interview
4 avril 2014
Le point de vue de Karim Pakzad
En cette veille d’élections, quel bilan peut-on dresser des années Karzaï ?
L’échec fondamental de l’administration Karzaï mais aussi de l’ensemble de la coalition internationale - les affaires militaires étant essentiellement aux mains de l’OTAN et de l’ONU - se place sur le plan de la sécurité. La coalition internationale n’a pas réussi à mettre en défaite les taliban malgré la présence de 150 000 soldats et une armada impressionnante sur le plan militaire. Les Etats-Unis ont défini plusieurs stratégies militaires, au début de type classique impliquant de l’armement lourd et l’aviation et à partir de 2009 de lutte contre la guérilla mais ils n’ont pas réussi à la vaincre. Hamid Karzaï a également une responsabilité dans cette entreprise. Il s’est doté d’une armée forte de plus de 300 000 personnes assez bien équipée et formée par les Etats-Unis, qui n’a pas non plus réussi à assurer la sécurité même dans les villes. On a vu ces derniers jours que les taliban étaient capables de commettre des attentats au centre de Kaboul.
Le deuxième échec se trouve au niveau de l’Etat afghan et de « bonne gouvernance ». Fin 2001, la Conférence de Bonn sous l’égide de l’ONU a décidé de mettre en place un gouvernement, d’abord provisoire, suivi d’une transition par le biais d’élections. La communauté internationale a échoué à doter l’Afghanistan d’institutions ou d’un Etat digne de ce nom qui fonctionne. La responsabilité de Karzaï est ici énorme. Son gouvernement a été l’un des plus corrompus dans le monde, même si quelques réalisations ont été faites en termes de routes, d’éducation et d’hôpitaux grâce à l’aide étrangère, mais elles n’ont pas été à la hauteur de la tâche. Une grande partie de l’aide internationale a été détournée, vers les pays du Golfe. La corruption à grande échelle a été la spécificité de l’Etat afghan.
Le troisième échec est le manquement en matière de lutte contre le trafic de drogues. D’abord les Etats-Unis ont sous-estimé ce combat. L’Etat afghan n’avait ni les moyens ni vraiment la volonté d’éradiquer le trafic de drogues et d’héroïne qui, au-delà du fait qu’il procure des revenus confortables aux barons locaux et aux taliban a agi sur la vie politique afghane. Aujourd’hui, le revenu de la drogue représente l’équivalent du budget de l’Etat afghan, soit près de quatre milliards de dollars.

Quelles sont les principales menaces au bon déroulement des élections ?
Les taliban avaient menacé de perturber le déroulement des élections car ils ne croient ni au gouvernement Karzaï ni aux institutions afghanes. Ils se trouvent dans une sorte de combat aussi bien contre les troupes étrangères que contre ce qu’ils estiment être un régime fantoche. Or, ils ont commis des attentats assez spectaculaires, notamment à Kaboul, où ils ont attaqué le quartier général de la Commission indépendante électorale, le ministère de l’Intérieur ou encore l’hôpital Serena à quelques dizaines de mètres du palais présidentiel dont le coût symbolique est important. Les médias parlent moins de la campagne présidentielle que de ces attaques car elles avaient lieu dans le centre de Kaboul, malgré les mesures de sécurité qui avaient été prises. N’oublions pas que les taliban ont également commis des attentats très meurtriers dans les provinces contre les représentants des candidats aux élections locales, qui ont lieu le même jour que les élections présidentielles. Ils ont mis plus de forces pour perturber les élections qu’en 2009. Dans le Sud et dans l’Est notamment, plus de 10% de bureaux de vote resteront fermés car il n’est pas possible d’organiser les élections au vu de l’insécurité dans ces bureaux, ce qui était attendu par la Commission électorale. Des attaques sont à prévoir le jour du scrutin ou entre les deux tours, mais ils ne pourront pas perturber entièrement le cours de élections.
L’une des particularités, cette année, est que la campagne électorale a su provoquer un véritable enthousiasme au sein de la population dans les trois quarts du pays : dans le Centre, dans l’Est, au Nord, au Nord-Est. Chaque candidat a réussi à mobiliser plusieurs dizaines de milliers de personnes dans leurs meetings régionaux avec une ferveur incroyable. L’élection, en tant que système, est entrée dans les mœurs et les habitudes des Afghans. C’est un acquis fondamental pour l’avenir de l’Afghanistan. Pourtant, on ne peut pas dire que l’Afghanistan soit aujourd’hui une démocratie, car la démocratie ne se résume pas simplement à des élections, mais c’est une première étape. Dans un pays où la majorité de la population est analphabète, le fait que les gens puissent s’intéresser au choix entre différents candidats et viennent de loin pour participer aux meetings politiques est un élément extrêmement encourageant pour l’avenir de l’Afghanistan. Le fait que certains notables auraient mobilisé des électeurs contre de l’argent, et que d’autres inquiétudes existent, ne change pas qu’on constate un intérêt réel pour cette élection, prometteuse pour l’avenir.
Le premier point inquiétant était la question de la sécurité, le deuxième point qui inquiétait l’ensemble des forces politiques, notamment la société civile et les candidats de l’opposition, était la fraude pendant l’élection. Nous verrons demain, et surtout au deuxième tour, si la fraude est massive ou non. La fraude à moindre échelle, comme l’achat de votes par exemple, fait partie de la vie politique afghane. En 2009, la fraude était de grande ampleur : des bureaux de vote dans des endroits où le vote n’a pas eu lieu ont été comptabilisés en faveur d’Hamid Karzaï. A cette époque, des représentants de l’ONU et de l’Union européenne avaient obligé le président sortant à aller au deuxième tour en annulant plus d’un million de ses voix. Cette année, il n’y a plus d’observateurs étrangers donc la tentation est grande pour Hamid Karzaï de commettre des fraudes massives en faveur de son candidat car lui-même ne peut pas se présenter. Si cela se produit, la réaction sera assez forte et violente, de la part de candidats de l’opposition par exemple et elle pourrait mettre en danger le pays.
A la veille du scrutin, l’inquiétude est grande pour les Afghans mais aussi pour la communauté internationale. C’est la raison pour laquelle l’OTAN et les Nations unies ont imploré les Afghans d’organiser des élections transparentes et ont demandé aux candidats d’accepter les résultats quels qu’ils soient, afin d’éviter une crise profonde dont les seuls bénéficiaires seraient les taliban.

Le retrait des troupes étrangères et les élections présidentielles et provinciales peuvent-elles permettre un regain de souveraineté du pays ?
Si les élections se passent bien, le candidat élu aura une grande légitimité car c’est la première fois dans l’histoire de l’Afghanistan que le pouvoir est transféré d’un candidat à un autre d’une manière pacifique et démocratique. Si ce candidat est élu au travers d’élections transparentes, au moins selon les critères afghans, et que la communauté internationale les valide, il aura une grande légitimité, ce qu’Hamid Karzaï n’avait pas par le passé. Un pays en guerre aussi corrompu que l’Afghanistan aura besoin d’un président légitime et assez fort pour mettre en place une bonne gouvernance. Il devra mettre fin à la corruption à grande échelle dans le pays et consacrer l’aide internationale à améliorer le niveau de vie de la population, plutôt que de gaspiller cette aide ou de l’envoyer dans des banques étrangères.
Si le prochain candidat est élu dans ces conditions, il devra également s’occuper de la situation sécuritaire et signer l’accord bilatéral de sécurité avec les Etats-Unis, ce qui permettra à 10 000-15 000 soldats de rester en Afghanistan. Les Etats-Unis et la communauté internationale doivent continuer à aider le pays car, sans l’aide internationale, l’Afghanistan n’est pas capable de montrer un budget ordinaire d’Etat. Il devra s’occuper de la situation économique catastrophique. Le départ des soldats et la fermeture des bases militaires ont mis au chômage des centaines de milliers d’Afghans. La situation économique commence à se dégrader. A titre d’exemple, le budget annuel de l’Etat afghan s’élève à près de 4 milliards de dollars, alors que les Etats-Unis dépensent le double de cette somme seulement pour l’armée et les forces de sécurité afghanes. Il est difficile d’imaginer qu’un tel Etat pourrait se passer de l’aide américaine. La signature par le prochain président de l’accord va tranquilliser la population, en grande partie anti-taliban. Les défis sont immenses pour le prochain président, à qui trois conditions s’imposent. Il devra être élu de façon légitime, s’attaquer tout de suite aux rouages de l’Etat en vue d’éradiquer la corruption à grande échelle qui touche le sommet de l’Etat. Enfin, les relations entre l’Afghanistan, les Etats-Unis et la communauté internationale, qui sont aujourd’hui très mauvaises, doivent être normalisées. Ces deux dernières années, Hamid Karzai avait pris la décision de mener une politique anti-américaine. Une fois ces problèmes réglés, on pourra éventuellement s’attendre à des résultats.
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