ANALYSES

Algérie : quels enjeux à la veille des élections présidentielles ?

Interview
26 février 2014
Le point de vue de Kader Aberrahim, chercheur associé à l’IRIS
Alors que le Président Bouteflika a annoncé sa candidature aux élections présidentielles du 17 avril, briguant ainsi un quatrième mandat, certains considèrent que ce scrutin est une mascarade. Quelle est la raison de cette énième candidature ? Que peut-on attendre de ces élections ?
La raison principale pour laquelle M. Bouteflika ou son entourage ont décidé de cette candidature est essentiellement, à mon sens, judiciaire, compte tenu les énormes affaires de corruption et les scandales qui ont éclaté depuis un an et demi et qui concernent directement, au premier chef, l’entourage du président, proche ou lointain. Il ne s’agit pas toujours de la famille du président mais en tout cas d’anciens ministres dont notamment le plus prestigieux d’entre eux, Chakib Khelil, qui est toujours en fuite aux Etats-Unis alors que son nom a été cité dans plusieurs dossiers. Par conséquent, il s’agirait, selon les informations qu’on peut avoir et les analyses que l’on peut faire de la situation, de tenter de peser pour éviter que la famille de Bouteflika ne puisse être attaquée plus avant, voire même emprisonnée. Donc la raison principale est de mettre la famille Bouteflika et son entourage à l’abri de la justice. Aussi, quelle meilleure personne qu’un président de la République en exercice pour faire cela, compte tenu du fait qu’en Algérie, l’indépendance judiciaire a toujours été un vain mot, la séparation des pouvoirs restant encore, malheureusement, à faire.
Je crois que cela va être très compliqué pour M. Bouteflika et ses proches. D’abord, il y a un problème politique. On l’a vu depuis plusieurs semaines, des voix nombreuses se sont élevées pour lui demander de ne pas se représenter et de se retirer dans la dignité, que ce soit des militaires ou des personnes issues de la société civile, y compris des personnalités qui ont été proches de lui. Par ailleurs, je crois qu’il y a également un vrai problème matériel. Si cette candidature est avérée et qu’elle va jusqu’au bout, l’Algérie sera la risée du monde parce qu’il s’agira d’un président sortant, candidat à sa propre succession, qui sera invisible puisque physiquement, il n’est a priori plus capable de faire campagne, de tenir un meeting ou de s’exprimer en public. Il aurait sinon réuni le Conseil des ministres ou il se montrerait bien plus qu’il ne l’a fait depuis maintenant un an. Surtout, il n’aurait pas pris comme intermédiaire pour annoncer sa candidature son Premier ministre. Pour toutes ces raisons, les choses vont être très difficiles à assurer et à assumer. Il est surtout question à mon sens d’une candidature visant à essayer de peser sur les événements et sur les personnes décisionnaires. Je crois que cette candidature sera davantage l’objet d’une négociation et d’un compromis à rechercher avec certaines personnes plutôt qu’une volonté réelle de briguer un quatrième mandat.

Certains interprètent le report de la visite du juge Trévidic qui doit enquêter sur les circonstances de l’assassinat des moines de Tibéhirine, comme une crainte de mise en lumière du rôle de l’armée dans cette affaire. Qu’en pensez-vous ? Quel est le poids de l’armée en Algérie aujourd’hui ?
D’abord, je n’ai jamais cru réellement que le juge Trévidic serait autorisé à se rendre en Algérie pour enquêter ou entendre des témoins. Premièrement, parce qu’il a demandé à faire l’autopsie des corps et que les militaires et les autorités algériennes ont toujours dit qu’ils avaient retrouvé les corps mais pas les têtes des moines qui ont été décapités. Par ailleurs, il existe un contexte politique particulier en Algérie avec des tensions extrêmement vives et on voit bien qu’il y a des divergences très importantes s’exprimant au sommet de l’Etat. Face à un sujet aussi sensible, qui renvoie toute cette oligarchie militaire et politique aux outrances et aux dépassements qui ont eu lieu dans les années 90, je crois que ce n’était vraiment pas le bon moment, à la fois pour l’Algérie et pour la France. Personne n’est prêt à un véritable travail de mémoire sur la tragédie qui a touché les moines de Tibéhirine.
En ce qui concerne le rôle de l’armée, on est tous un peu paresseux et donc on a tendance à considérer que les choses qui sont là sont acquises. Or, y compris dans un pays comme l’Algérie, il y a des choses qui changent et évoluent, et le rôle de l’armée – il faut rendre à César ce qui est à César – a été renvoyé à ce qu’il devait être, c’est-à-dire une institution qui protège le territoire et la souveraineté du pays et non une institution qui s’immisce en permanence dans la vie politique. Il y a d’abord eu un travail, fin 90-début 2000, qui était la séparation de l’Etat-major des armées avec la création d’un poste de ministre de la Défense qui est aujourd’hui d’ailleurs assumé par un civil puisque c’est le président qui occupe cette fonction. Mais c’est vrai que le chef d’Etat-major des armées est ministre de la Défense délégué, suite à une décision prise en raison de la maladie de M. Bouteflika. Deuxièmement, il existe aujourd’hui une génération nouvelle, moins politisée, bien formée, technique, qui a des compétences dans tous les domaines de la vie. Bien évidemment, ces compétences sont militaires mais il y a également de véritables intellectuels spécialisés sur les questions de recherche en sciences humaines et sociales qui comprennent bien aujourd’hui quels sont les enjeux du XXIème siècle et les nouveaux rapports de force actuels et ceux à venir. Ces jeunes officiers supérieurs n’ont évidemment pas du tout la même vision de ce que doit être l’armée nationale populaire en Algérie que celle de leurs aînés qui ont vécu dans un autre contexte géopolitique, celui de la Guerre froide au sortir de la Guerre d’indépendance. L’armée constitue encore aujourd’hui l’un des piliers du régime mais les membres qui la constituent, notamment pour cette nouvelle génération, sont plutôt enclins à vouloir rester en retrait de la vie politique. D’ailleurs, on le voit très bien et c’est assez symptomatique, tous les officiers qui se sont exprimés, lors de la polémique lancée il y a trois semaines par le secrétaire général du FLN (Front de libération nationale) sont des généraux à la retraite. Les officiers supérieurs algériens en activité ne s’expriment plus sur les grands débats qui agitent l’Algérie.


Certains parlent de déclin de production de pétrole et de gaz. L’économie de rente est-elle en danger ? Les responsables politiques s’y préparent-ils ?
Ce n’est pas l’économie de rente qui est en danger, c’est l’Algérie ! Dans la mesure où 97 % des ressources de ce pays proviennent des hydrocarbures, cela représente un danger capital et on le sait depuis toujours. Il n’y a jamais eu suffisamment d’intelligence politique pour décider de le diversifier. Aujourd’hui, l’Algérie est au pied du mur. Cela a fait illusion pendant 20 ans, l’augmentation du prix du baril et de la production a fait couler à flots des milliards de dollars dans les caisses de l’Etat. Aujourd’hui, on voit les limites de cet exercice. L’Algérie a l’économie au monde qui est la moins diversifiée. On est donc face à une situation dramatique et à une urgence absolue.
Le week-end dernier, il y a eu à Alger un colloque sur cette thématique avec trois anciens PDG de la Sonatrach, la société nationale qui gère les hydrocarbures, organisé par l’Association nationale des diplômés de la pétrochimie en Algérie : tous ont tiré la sonnette d’alarme pour qu’on utilise l’argent et les fonds, qui avaient été mis de côté, pour diversifier l’économie et tenter de relancer l’industrie, d’avoir une véritable politique agricole, de développer le tourisme et le secteur des services. Tout cela suppose, évidemment, une véritable libéralisation de l’économie, encadrée par des textes réglementaires qui protègent les investisseurs mais aussi les citoyens. Or, aujourd’hui, l’Etat reste le principal donneur d’ordre en matière de gros contrats et, par conséquent, il ne s’agit pas d’une économie libérale et même pas d’une économie à la chinoise puisqu’en Chine, pour reprendre le vieux dicton de Deng Xiaoping, « Peu importe que le chat soit noir ou blanc, pourvu qu’il attrape les souris ». En Algérie, on sait qui est le chat, c’est l’Etat, FLN ou RND (Rassemblement national démocratique), mais on ne voit pas de souris. L’Etat est à la fois le chat et la souris et dans cette métaphore, il y a une tragédie à venir parce qu’on a pris conscience très récemment de la fragilité du système avec l’attaque qui a eu lieu l’an dernier contre le champ pétrolifère de Tiguentourine, qui était l’un des plus importants d’Algérie ; le pays a perdu deux milliards de dollars en un an et un certain nombre de compagnies pétrolières, anglo-canadiennes notamment, ne sont pas revenues. On voit aujourd’hui l’urgence de la situation et d’ici 2024, c’est-à-dire durant la décennie qui vient, si l’Etat ne réagit pas, l’Algérie devra à nouveau emprunter, et ce, dans des conditions qui feront que sa dette risque d’exploser très vite. Cela entrainera une paupérisation des classes moyennes et malheureusement, ce qui n’est pas à exclure, une situation comme celle qu’on a vécue au milieu des années 90 en Argentine, au Venezuela ou dans d’autres pays d’Amérique latine voire, beaucoup plus près de nous, en Grèce. L’économie algérienne est totalement sous contrôle mais à partir de celle-ci, il n’y a absolument aucune progression ni aucun projet sur les 50 ans qui viennent. Vu l’urgence, des mesures sont nécessaires si on ne veut pas que l’Algérie revive la décennie noire qu’elle a connue dans les années 90.

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