ANALYSES

Où va l’Ukraine ?

Interview
25 février 2014
Le point de vue de Philippe Migault
L’Ukraine risque-t-elle une scission entre l’Ouest et l’Est ? Quels facteurs divisent ces deux territoires ?

On ne peut pas écarter la possibilité d’une partition de l’Ukraine. Tout d’abord, pour une raison historique : le territoire ukrainien, tel qu’il existe aujourd’hui, est une construction géopolitique récente.
Jusqu’en 1954, la Crimée n’appartenait pas à l’Ukraine, mais dépendait de la République soviétique de Russie.
Ensuite, la partie Ouest de l’Ukraine, qui correspond notamment à la Galicie, est une région qui historiquement n’entretient pas de lien fort avec la Russie. Elle n’a été contrôlée par celle-ci qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale jusqu’à l’indépendance de 1991, moins de 50 ans donc. Historiquement, l’Ouest ukrainien a longtemps a dépendu de la Pologne ou l’Empire d’Autriche, ce qui explique que les Ukrainiens de l’Ouest n’ont pas du tout cet attachement à la Russie que peuvent avoir les Ukrainiens de l’Est, rattachés à la Russie dès le 16ème siècle et majoritairement russophones.
La partition est problématique dans la mesure où la majeure partie des atouts économiques de l’Ukraine se situent au Sud et à l’Est du pays, dans les régions les plus « russophiles » et qui ont voté pour Viktor Ianoukovitch. Le cas de figure était le même en Tchécoslovaquie où une bonne partie de l’industrie lourde était concentrée à l’Est, ce qui n’a pas empêché une partition en douceur, mais dans le cas présent je doute qu’un scénario apaisé soit l’option la plus vraisemblable. Pour autant je ne pense pas qu’on puisse aller vers un scénario semblable à celui de la Yougoslavie dans la mesure où les conséquences d’une telle crise seraient bien plus lourdes en Europe.

Moscou conteste la légitimité du nouveau pouvoir. Quelle est la réaction de la Russie face au départ de Viktor Ianoukovitch ?

Pour l’instant la Russie est dans une phase d’observation et dans l’avertissement. On ne sait pas exactement quelles sont les autorités au pouvoir à Kiev. Un certain nombre de reportages ont montré que l’Hôtel de Ville de Kiev est tenu par des néo-nazis qui l’ont redécoré de croix gammées. Si telles sont les autorités légitimes à Kiev, cela pose évidemment problème. Et ce problème durera tant que « l’ordre » sera maintenu dans les rues de Kiev par des gens qui portent des cagoules, que les barricades de Maïdan ne seront pas démantelées et qu’on trouvera sur la place de l’indépendance des sigles tels celui de l’UPA, l’Armée insurrectionnelle ukrainienne, entité violemment russophobe qui a combattu les soviétiques entre 1941 et 1953.
La Russie a donc des raisons d’être inquiète devant l’anarchie qui prévaut actuellement en Ukraine. Medvedev est logique lorsqu’il prévient que Moscou ne peut pas discuter avec des personnes qui n’ont aucune légitimité ou avec des gens qui ne s’expriment même pas à visage découvert mais sous une cagoule. Si les nouvelles autorités ne mettent pas rapidement fin à cette situation et ne mettent pas en place dans la concertation un gouvernement crédible et légitime, le dialogue sera impossible entre Russes et Ukrainiens.

Le président par intérim, Olexandre Tourtchinov, a prévenu que l’Ukraine est au bord d’un défaut de paiement. Comment le pays pourrait-t-il faire face à cet enjeu ? Le nouveau gouvernement cherchera-t-il à établir un dialogue avec la Russie tout en développant sa coopération avec l’Union européenne ?

L’Ukraine ne peut pas faire face seule à cet enjeu, elle aura besoin d’aide. Or il lui sera très difficile d’en trouver.
D’une part, parce que la Russie ne va certainement plus lui prêter de l’argent, étant donné que l’accord passé avec Ianoukovitch ne tient plus avec les autorités ukrainiennes provisoires et que Kiev a une dette qui est loin d’être négligeable vis-à-vis de la Russie, dette qu’il va falloir rembourser.
D’autre part, parce que l’Ukraine a aussi une dette vis-à-vis du FMI et que celui-ci risque de ne pas accepter de prêter à nouveau si Kiev n’accepte pas des mesures drastiques qui impacteront la population, conditions que je vois mal cette dernière accepter aujourd’hui.
Enfin, il y a la solution de l’Union européenne. Mais les Ukrainiens demandent 35 milliards de dollars pour passer le cap 2014-2015 or l’UE n’a ni les moyens ni l’envie d’apporter son aide. Elle ne fera pas pour l’Ukraine ce qu’elle a déjà eu beaucoup de mal à faire pour la Grèce, qui est pourtant un pays membre. Bruxelles ne peut pas vendre çà aux opinions publiques d’une UE en plein marasme.
Je pense malheureusement, que le défaut de paiement de l’Ukraine est quasi-inéluctable. Ou bien il faudrait que l’Union européenne et le FMI s’associent pour la soutenir afin qu’elle ne retombe pas trop vite dans les bras de la Russie, ce qui est l’objectif stratégique à Bruxelles et à Washington. Mais il ne faut pas se leurrer sur les montants de l’aide : il n’y aura sûrement pas de plan Marshall pour l’Ukraine.
En ce qui concerne la politique du nouveau gouvernement, celui-ci cherchera sans aucun doute à établir un dialogue avec la Russie tout en cherchant à coopérer avec l’Europe.
Kiev ne peut abruptement tourner le dos à la Russie, son principal débouché commercial, sans en payer le prix économique, voire territorial, si les régions russes et russophones décident de ne pas suivre.
De surcroît depuis l’indépendance ukrainienne les dirigeants successifs n’ont cessé de pratiquer une politique de bascule entre Bruxelles et Moscou.
L’UE comme la Russie exigeront probablement que cette politique permanente du « ni…ni… » cesse et que Kiev prenne des engagements avant de tisser un partenariat étroit. Mais cela les Ukrainiens n’ont jamais voulu le faire –ils ne peuvent d’ailleurs sans doute pas le faire- et ils continueront sans doute à l’avenir d’essayer d’obtenir le maximum de l’une et de l’autre partie sans s’engager, ce qui aura pour corollaire, comme c’est le cas depuis bientôt 25 ans, de ne jamais rien obtenir de solide de quiconque.
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