ANALYSES

Elections chiliennes : quel bilan après le premier tour ?

Interview
18 novembre 2013
Le point de vue de Jean-Jacques Kourliandsky
Michelle Bachelet arrive en tête de ce premier tour avec près de 47 % des voix. Comment expliquer la popularité de l’ex-présidente du Chili ? ?
Il y a deux phénomènes que l’on peut constater dans toutes les élections : les qualités du candidat qui arrive en tête et les déficiences de la partie adverse. Michelle Bachelet, que les Chiliens connaissent, a été présidente (de 2006 à 2010) et a quitté le pouvoir avec un taux de satisfaction de plus de 80 % ce qui est assez inédit. Elle aurait pu se présenter à la fin de son premier mandat mais la constitution ne le lui permettait pas. C’est une femme qui est très représentative de ce qu’est devenue la société chilienne d’aujourd’hui : moins traditionnaliste, plus ouverte sur les valeurs qui sont celles du monde global. Elle a d’ailleurs repris dans son programme, ce qui est tout à fait atypique pour un pays de tradition catholique, l’engagement à déposer une loi sur l’interruption de grossesse. Michelle Bachelet est par ailleurs héritière du passé dramatique du Chili puisqu’elle en a souffert personnellement – son père étant mort dans les prisons de la dictature militaire, elle-même ayant été emprisonnée avec sa mère, torturée puis exilée. Malgré tout, elle est revenue au pays avec des engagements politiques qui l’ont conduite à la présidence. Si on ajoute à cela que Michelle Bachelet est pédiatre – profession médicale proche de l’enfance ce qui est assez bien perçu en général par la population –, on a là les principaux éléments qui permettent de comprendre son équation personnelle.
En face, on trouve Evelyn Matthei, la candidate qui s’est présentée contre elle. Il est vrai que le caractère un peu insolite de cette candidature a retenu l’attention de beaucoup de médias du fait que Mme Matthei, comme Mme Bachelet, est une femme mais aussi une fille de général et que leurs parents respectifs ont été amis avant le coup d’Etat militaire de Pinochet. C’est un peu le fruit du hasard car, alors que Michelle Bachelet a commencé sa campagne électorale depuis plusieurs mois, Evelyn Matthei qui est la candidate des droites unies ne l’a fait qu’assez tardivement dans la mesure où le candidat qui avait été désigné à l’issue de primaires au mois de juin dernier par la coalition des partis de droite a été obligé de démissionner à la suite d’un problème avec la justice de son pays. Donc elle n’a pas été la candidate initialement choisie. Pour mémoire, le candidat écarté était l’ancien ministre des Mines qui avait participé au sauvetage des 33 mineurs ayant passé plusieurs mois sous terre dans le Nord du Chili (sauvetage dont on a beaucoup parlé dans la presse internationale) et donc il avait une certaine image. Evidemment, la candidate qui a été choisie ultérieurement ne bénéficiait pas de la même aura et a dû commencer sa campagne très tardivement. On peut ajouter à cela le fait qu’en dépit d’une économie qui fonctionne très bien, les Chiliens ne sont pas satisfaits. En effet, il y a un mécontentement latent des étudiants, des mineurs, des Indiens mapuches et de la population du Sud du Chili : il y a ainsi beaucoup de dossiers qui sont liés à des questions d’augmentation de salaire, de coût de l’enseignement ou de désaccord sur les expropriations de terre liées à de gros investissements énergétiques. Tous ces dossiers-là ont « pourri » et n’ont pas été vraiment solutionnés par le président de droite, Sebastián Piñera, élu en 2010 qui, lui, termine son mandat avec une côte de popularité assez négative.
Au vue de ces deux éléments – le profil personnel de Michelle Bachelet qui est plutôt positif et le rejet de la famille politique du président sortant avec un candidat qui n’était pas celui qui avait été choisi à l’origine –, on peut comprendre le résultat obtenu par Michelle Bachelet qui est effectivement assez impressionnant, avec 47 % dès le premier tour, alors qu’il y avait neuf candidats.

Comment voyez-vous le duel féminin qui opposera au second tour Michelle Bachelet à Evelyn Matthei ?
Il n’y a guère de suspens avec 47 % pour la candidate arrivée en tête et 25 % pour la seconde. Aussi, Evelyn Matthei n’a pas vraiment de réserves de voix donc on ne voit pas très bien comment elle pourrait arriver à remonter la pente : le résultat est donc connu d’avance. Ce qui est moins évident en revanche, alors que tout le monde est focalisé sur le résultat des présidentielles, c’est le résultat des élections législatives qui se sont également tenues ce dimanche et qui sont assez importantes dans la mesure où Michelle Bachelet doit engager un certain nombre de réformes qui sont sur la table depuis de nombreuses années. Parmi celles-ci, il y a la réforme de la constitution qui est héritée de l’époque de Pinochet et il y a la gratuité de l’enseignement accordé aux Chiliens qui avait été également privatisé à l’époque de la dictature. Pour faire ces deux grandes réformes, il ne suffit pas d’avoir une majorité simple au Parlement : il faut faire passer des lois constitutionnelles ou organiques qui supposent des majorités qualifiées et là il faudra attendre de voir quel est le résultat des élections législatives. Il est à craindre que, compte tenu de ce qu’est le système électoral au Chili, la présidente soit bien élue mais qu’elle ne dispose pas des moyens parlementaires lui permettant de mener à bien ces réformes.

D’après les résultats du premier tour, la victoire de Mme Bachelet semble assurée. Quels seront les défis auxquels la nouvelle présidente sera confrontée ?
Les difficultés sont celles de beaucoup de pays d’Amérique latine qui sont actuellement dans une phase de croissance inscrite dans la durée. La plupart des Etats ont utilisé les moyens financiers dont ils disposaient pour réduire la grande pauvreté. Aujourd’hui, ils se trouvent face à des demandes qualitatives de la part de la population qui supposent des changements du fonctionnement de l’Etat et des politiques économiques. Cela pose aussi d’autres problèmes, on le voit au Brésil et c’est vrai également au Chili. Hier, durant la journée électorale, des groupes d’étudiants sont venus occuper le siège de campagne de Madame Bachelet pour lui rappeler que, dès son élection, elle devra s’attaquer en priorité à ce problème qui est considéré depuis des années par la jeunesse chilienne comme fondamental et stratégique et qui doit être résolu. La privatisation de l’enseignement supérieur, datant de l’époque du général Pinochet, conduit aujourd’hui beaucoup de familles et d’étudiants à s’endetter pour payer leurs études. Aussi, ils ne sont pas toujours en mesure de rembourser ces crédits bancaires une fois leur diplôme en poche ; il y a une exigence de retour au système universel d’éducation publique gratuite ou peu onéreuse qu’était celui de l’université avant la dictature militaire.
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