ANALYSES

Quel scénario pour l’Egypte ?

Interview
8 octobre 2013
Le point de vue de Didier Billion
Les affrontements entre Frères musulmans et anti-Morsi pourraient-ils précipiter le pays dans une véritable guerre civile ?

Il est peu probable que nous soyons à l’orée d’une guerre civile assumée par les Frères musulmans en Egypte. Pour cause, ces derniers, bien qu’ils soient très affaiblis notamment à cause des nombreuses arrestations et la saisie d’une partie de leurs avoirs, restent persuadés de constituer une force politique structurante de la société égyptienne. Ils comptent donc maintenir ces acquis, notamment au regard de la forte implantation qu’ils possèdent au niveau du tissu local égyptien.
Dès lors, leur tactique consiste plutôt à s’affirmer - d’où les appels à manifestations de ce week-end -, et ce, pour continuer à se donner les apparences d’une force politique. Ils comprennent par ailleurs que dans l’hypothèse où ils lanceraient une guerre civile, l’issue ne serait d’une part pas assurée en leur faveur ; ils se désolidariseraient, d’autre part, probablement d’une partie de leur base sociale.
En ce sens, il ne semble pas qu’aujourd’hui la tactique des Frères musulmans soit de verser dans une guerre civile mais au contraire de privilégier, au prix de mille difficultés, une stratégie politique.

La stratégie du général al-Sissi, nouvel homme fort du pays, vous semble-t-elle appropriée ?

Depuis le coup d’Etat du mois de juillet, le général al-Sissi et l’institution militaire ont méthodiquement appliqué une politique de répression systématique et violente contre toutes velléités de contestation du nouveau pouvoir, dont l’incarnation la plus aboutie est représentée par les Frères musulmans.
En ce sens, la stratégie du nouvel homme fort égyptien est donc cohérente mais elle ne l’est que sur le très court terme. Le général al-Sissi attise de manière préoccupante les passions et la ferveur nationaliste ou ultra-nationaliste, arrivant par ailleurs à mobiliser quelques dizaines ou centaines de milliers de personnes pour organiser des manifestations en son soutien. Or, cela ne constitue pas un programme politique.
Si des élections sont annoncées, elles le sont pour l’heure avec l’interdiction pour les Frères musulmans de se présenter, niant ainsi la portée démocratique dudit scrutin. La situation économique est de plus totalement catastrophique. Les Frères musulmans n’ont certes pas su remettre l’Egypte sur les rails au niveau économique mais le général al-Sissi, depuis son accession au pouvoir, n’a pas été capable de faire mieux malgré les aides internationales dont il bénéficie.
On est donc dans un pays sinistré avec un général al-Sissi ayant une stratégie de répression cohérente mais une stratégie politique qui ne l’est aucunement.

Une alliance entre les Frères musulmans et les salafistes-djihadistes est-elle envisageable ?
Non, je ne le pense pas. Malgré toutes les difficultés et la conjoncture extrêmement défavorable aux Frères musulmans, leur stratégie n’est pas de provoquer la guerre civile. Si l’on sait que certains pans du mouvement, au vu du blocage de la situation et de la répression subie, nouent des alliances avec certains salafistes-djihadistes, ce ne sera pas une stratégie entérinée par la direction des Frères musulmans. D’ailleurs, si une partie de ses membres est en prison, il ne faut pas oublier qu’ils ont une longue habitude de la clandestinité et que leur appareil n’a pas été totalement détruit.
En revanche, au-delà des Frères musulmans, c’est bien de la dégradation de la situation sécuritaire au Sinaï dont il faut se préoccuper mais aussi, plus largement, des potentiels risques d’attentats terroristes en Egypte.
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