ANALYSES

Répression en Egypte : une nouvelle étape du processus révolutionnaire ?

Interview
2 septembre 2013
Le point de vue de Didier Billion
Depuis juillet et la chute de M. Morsi, peut-on parler d’une nouvelle séquencce de la révolution égyptienne ?
Oui, incontestablement. Nous sommes dans un processus révolutionnaire depuis plus de deux ans et demi. C’est un processus qui ne saurait être linéaire, qui est chaotique ; nous sommes à présent dans une période de recul. Tout d’abord, rappelons que les évènements du mois de juillet, doivent être qualifiés de coup d’Etat. Un Président a été élu démocratiquement, quelle que soit l’appréciation que l’on peut porter sur la politique mise en œuvre par Mohamed Morsi ou les Frères musulmans. On ne comprend pas d’ailleurs pourquoi nombre de puissances, dont la France, n’ont pas qualifié clairement cette prise de pouvoir anti-démocratique.
Deuxièmement, étonnamment, l’étape de ces derniers mois peut être considérée comme paradoxale, comme un renversement du processus révolutionnaire. En effet, bon nombre de ceux que l’on appelle « les révolutionnaires de la place Tahrir », actifs depuis le mois de février 2011, ont totalement soutenu ce ce coup d’Etat. Depuis lors, et tout au long de l’été, la répression n’a pas cessé de la part des nouvelles autorités à l’encontre des Frères musulmans : emprisonnements, plus de 1000 morts dans les manifestations, tortures, procès politiques…
C’est non seulement une nouvelle étape, mais c’est surtout une étape régressive, laissant planer l’inquiétude sur son évolution dans les mois à venir.

L’armée, qui a assuré la continuité de l’Etat, est-elle prête à prendre le pas sur la démocratie ?
Nous sommes déjà dans cette situation. Pour les raisons évoquées précédemment, cette phase régressive concerne l’application des valeurs et des droits démocratiques. L’armée est une des deux institutions organisées qui structure la société égyptienne. C’en est un des piliers, le deuxième étant les Frères musulmans. Ces derniers sont aujourd’hui dans une situation défensive. Une partie de leur direction a été arrêtée, leurs manifestations sont violemment réprimées. L’armée est aujourd’hui la seule qui organise la vie politique.
L’armée égyptienne est très particulière. Elle n’a en réalité guère de capacités opérationnelles mais elle est de facto une armée de guerre civile, défendant bec et ongles ses prérogatives. C’est une armée profondément imbriquée dans la vie économique égyptienne. Selon certaines sources difficiles à vérifier, 40% du PNB proviennent d’entreprises qui sont plus ou moins directement liées à l’institution militaire égyptienne. Le fait que cette armée s’arc-boute sur ses privilèges explique peut-être d’ailleurs l’ampleur de la répression qui a été mise en œuvre depuis le coup d’Etat de juillet. Ainsi, non seulement l’armée est prête à prendre le pas sur la démocratie, mais dans les faits, depuis maintenant deux mois, toutes les décisions politiques sont initiées et appliquées par l’institution militaire égyptienne.

Une réconciliation nationale vous semble-t-elle possible ?
Elle est en tout cas souhaitable, mais impossible sur le court terme. Une réconciliation nationale nécessiterait que les élections promises par l’armée puissent se faire de manière démocratique, c’est-à-dire avec toutes les composantes politiques de la société égyptienne, y compris les Frères musulmans. Or, aujourd’hui, la répression est non seulement brutale, mais elle comporte un risque de tentative d’interdiction pure et simple des Frères musulmans.
Dans cette hypothèse, on ne peut considérer ce processus de réconciliation comme étant possible, sans que toutes les tendances disposent d’une tribune libre, qu’elles puissent concourir à un processus électoral laissant le peuple égyptien souverain.
Le plus important n’est pas en tant que telle la réconciliation nationale, mais le rétablissement d’un cadre légitime, démocratique permettant que le débat puisse s’organiser librement, que le processus révolutionnaire égyptien puisse rebondir et se projeter à nouveau vers l’avenir.

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