ANALYSES

Shinzo Abe : l’homme fort du Japon ?

Interview
23 juillet 2013
Le point de vue de Edouard Pflimlin
Dimanche, la coalition du Premier ministre au pouvoir depuis déjà sept mois a remporté les élections sénatoriales par une large majorité. Comment expliquer ce succès massif ?

Selon les informations japonaises, 135 sièges sur les 242 de la Chambre du Sénat ont été remportés par la coalition de M. Abe. Ce succès s’explique par un véritable soutien de la population japonaise à la politique économique gouvernementale, symbolisée par le plan « Abenomics » et fondée sur une triple stratégie : relance de la politique budgétaire, relance de la politique monétaire, et réformes structurelles en nombre. Cette politique semble fonctionner puisque la croissance économique est repartie, avec entre 1% et 1,5% pour le premier trimestre de l’année par rapport au trimestre précédent. Parallèlement, la politique diplomatique du Premier ministre est empreinte d’un certain nationalisme.

Il reste désormais trois ans au Premier ministre Shinzo Abe pour mener à bien son ambitieux plan de relance sans aucune élection nationale. Quelles sont les principales lignes de force qui sous-tendent ce plan ?

Dans un premier temps, le gouvernement Abe a fait voter des budgets supplémentaires, notamment pour financer une politique de grands travaux d’infrastructures comme des routes, des chemins de fer, etc. Dans un deuxième temps, il a poussé la Banque centrale du Japon à soutenir la politique monétaire afin de mettre fin à la déflation, phénomène de baisse généralisée des prix qui entraîne une baisse des investissements et une hausse du chômage, les entreprises embauchant de moins en moins.

La politique avisée par un proche du Premier ministre placé à la tête de l’institution a changé le mandat de la Banque centrale du Japon, qui se fixe désormais un objectif d’inflation d’environ 2% par an. Afin de doper le potentiel de croissance de l’économie, qui stagne depuis une quinzaine d’année, le gouvernement a entrepris un ensemble de réformes structurelles : assouplir le code du travail, modifier le secteur agricole, et continuer de conclure des accords de libre-échange avec les Etats-Unis, la zone pacifique, ainsi qu’avec l’Union européenne.

Le Premier ministre n’a cessé d’augmenter le budget militaire. Quelle est la position diplomatique actuelle du Japon ?

Pour M. Abe, il s’agit de réaffirmer la puissance japonaise sur le plan régional et international : en effet, il a inversé la courbe d’un budget militaire en baisse depuis une dizaine d’années. L’augmentation reste modérée, puisque le Japon est fortement endetté (la dette représentant plus de 250% du PIB). Il est certain qu’il va poursuivre cette politique d’armement en se dotant de capacités militaires plus offensives, comme des porte-hélicoptères, même si l’article 9 de la Constitution limite encore le potentiel offensif militaire japonais. M. Abe souhaite par ailleurs supprimer cet article de la Constitution, ce dont il sera capable quand il aura la majorité des deux tiers des sièges à la Chambre Haute.

La diplomatie japonaise est beaucoup plus affirmée que par le passé, ce qui a pu se vérifier lors de la crise des îles Senkaku avec la Chine (les deux pays revendiquent leur souveraineté sur ces îles). Le Japon ne s’est pas laissé impressionner par le déploiement militaire chinois et intervient dès que nécessaire, afin d’empêcher les navires chinois de trop se rapprocher de ces îles.

Certains qualifient cette politique militaire de « remilitarisation », même s’il faut être très prudent quant à ce terme. Les décisions de M. Abe vont de pair avec une logique d’affirmation du Japon comme puissance régionale et internationale. Cela peut toutefois entraîner des réactions de colère de la part des populations chinoises et coréennes. Le Japon pourrait se laisser tenter de revoir par exemple les manuels d’histoire japonais, d’effacer les lourdes responsabilités du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette politique d’affirmation de la puissance militaire et diplomatique peut donc être à double tranchant.
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