ANALYSES

Affaire Snowden / Espionnage : quel impact sur les relations transatlantiques ?

Interview
9 juillet 2013
Le point de vue de Pascal Boniface
Les révélations sur les programmes d’espionnage des Etats-Unis, mais aussi du Royaume-Uni et de la France, font la une depuis plusieurs semaines. S’agit-il vraiment d’une surprise ?

Ce sont des révélations, mais ce n’est pas une surprise. Chacun sait que tous les pays s’espionnent mutuellement, et que le terme d’ « allié » n’est pas tout à fait une réalité puisqu’on espionne aussi bien les alliés que les rivaux ou les ennemis. Simplement, lorsqu’on est espionné par un allié, on réagit moins vivement que lorsqu’on est espionné par un ennemi. Ceci est d’ailleurs paradoxal puisque normalement, entre alliés, on ne devrait pas pratiquer ce genre de choses.

On sait également que, si on peut être alliés stratégiques, on peut dans le même temps être rivaux économiques, comme c’est le cas de l’Europe occidentale avec les Etats-Unis. L’espionnage dont on parle ici a un but industriel, et relève davantage de la guerre économique que de l’adversité stratégique.

Il est tout de même amusant de noter que si la Russie ou la Chine avait mis en place un programme d’écoute d’une telle ampleur et qu’il avait été révélé par un dissident chinois ou russe, les réactions auraient forcément été très différentes. Comme il s’agit ici des Etats-Unis, les réactions sont officiellement courroucées, mais ne débouchent pas sur des mesures concrètes de rétorsion.

Les relations entre l’Union européenne, ses Etats-membres et les Etats-Unis peuvent-elles être affectées sur le long terme ? Les acteurs en présence n’ont-ils pas davantage intérêt à étouffer l’affaire ?

Personne n’a intérêt à étouffer l’affaire. Les Européens auraient bien pu utiliser le fait que les Américains aient été pris la main dans le sac, et qu’un agent américain ait révélé cela, pour obtenir des contreparties. Personne ne va imaginer que l’on va mettre fin à l’alliance transtlantique suite à ces révélations, mais du moins, comme on peut dire qu’il n’est pas bienséant d’espionner ses alliés, les pays européens auraient pu tirer parti de tout cela, ne serait-ce que pour obtenir des concessions de la part des Américains dans le cadre des négociations pour la création d’une zone de libre-échange qui s’ouvrent actuellement.

Ce que l’on a pu observer, c’est qu’au-delà des protestations et des cris d’orfraie, aucune mesure n’a été prise dans la réalité. Cela tient aux divisions entre les Etats européens : certains ont une attitude de soumission par rapport aux Etats-Unis, d’autres sont alliés sans être alignés. Mais le fait d’être allié sans être aligné n’est pas une attitude globale des Européens. A l’inverse, la division, l’émiettement et la faiblesse de l’action européenne servent les Américains, dont on peut penser que la révélation de cet espionnage restera largement impunie.

La France, qui a exigé des explications aux Etats-Unis avant d’interdire le survol de son territoire à l’avion présidentiel d’Evo Morales, semble avoir une position paradoxale sur ce sujet. Que peut-on en dire ?

Le refus du survol de l’avion du président bolivien a été une erreur diplomatique parce qu’elle a été ressentie dans l’ensemble de l’Amérique latine, non pas comme un camouflet imposé au président bolivien, mais comme un camouflet imposé à l’ensemble de l’Amérique latine. Ce jour-là, je pense que la plupart des Latino-Américains se sont sentis président bolivien.

La diplomatie française consiste justement à passer des alliances avec les pays émergents. Pour des raisons administratives qui seront peut-être intéressantes à étudier, nous avons donné l’impression de céder à des pressions américaines, en nous mettant à mal avec beaucoup de pays latino-américains, qui justement voient généralement en la France un pays qui peut s’opposer aux Etats-Unis sans être sans ennemi, qui peut avoir une posture indépendante.
En l’espèce, je pense que la France a loupé une occasion de montrer sa différence, sa capacité à être l’alliée et le partenaire des pays émergents. L’impression qui a été retenue en Amérique latine est celle d’un pays aligné sur la position américaine qui, par peur de voir Edward Snowden dans l’avion du président bolivien, a imposé un camouflet qui laissera des traces.
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