ANALYSES

Egypte : une nouvelle séquence politique ?

Interview
2 juillet 2013
Un an après les élections qui ont porté M. Morsi au pouvoir, les opposants réclament le départ du président égyptien et la tenue d’élections anticipées. Comment expliquer les manifestations monstres qui ont rassemblé des millions d’opposants égyptiens au régime, tous issus du mouvement Tamarrud ?

Deux phénomènes se conjuguent. Tout d’abord, la dégradation permanente de la situation économique : ce que certains ont appelé « révolution », - je continue personnellement à le caractériser de « crise révolutionnaire » de longue durée dont les soubresauts ne sont pas terminées -, n’a pas permis de concrétiser l’aspiration de la population à une meilleure égalité sociale et à une répartition plus équitable des revenus. On constate que l’ensemble des indicateurs économiques de l’Egypte sont au rouge. Le président Morsi et son gouvernement sont dans l’incapacité de régler ce problème essentiel qui est désormais une question de survie pour de millions d’Egyptiens. L’incompétence économique de ces néo-libéraux, les Frères musulmans, a abouti à une dégradation permanente de la situation qui n’est plus supportable par de larges parties de la population.
Le deuxième facteur qui se conjugue au premier réside dans la crainte que ressentent désormais des millions d’Egyptiens de la de mainmise progressive sur l’appareil d’Etat par les Frères musulmans. Certains font des comparaisons avec la situation en Tunisie mais je pense que c’est erroné. En Tunisie, il n’y a pas une volonté systématique de la part d’Ennahda de noyauter l’appareil d’Etat, or c’est visiblement le cas en Egypte. Les hauts fonctionnaires ainsi que les responsables de province nouvellement nommés sont systématiquement affiliés aux Frères musulmans. Cette situation n’est plus tolérable pour une grande partie des citoyens égyptiens, qui voit dans les Frères musulmans l’émergence d’un nouveau régime autoritaire souhaitant monopoliser à lui-seul les rouages du pouvoir.
La conjonction de ces deux phénomènes a entraîné un immense mouvement de protestation, organisé à partir d’une pétition. Celle-ci s’est concrétisée dimanche par des manifestations dont on ne saura probablement jamais le chiffre exact : les estimations oscillent entre 14 et 21 millions, ce qui est extrêmement impressionnant.

Les militants islamistes ont pour leur part manifesté de leur côté afin de soutenir le régime. Quel bilan peut-on dresser de l’action des Frères musulmans un an après leur arrivée au pouvoir ?

Il est toujours difficile de dresser un bilan au bout d’un an seulement de pouvoir dans un pays largement sinistré, situation qui n’est d’ailleurs pas de la responsabilité des Frères musulmans. Il est donc nécessaire de prendre du recul : au niveau de la politique extérieure, la volonté affirmée des Frères musulmans de réinsérer l’Egypte dans le jeu régional est un semi-succès. Le gouvernement des Frères musulmans a tenté à plusieurs reprises de débloquer un certain nombre de dossiers. Ils sont par exemple parvenus à obtenir un cessez-le-feu rapide lors de l’opération militaire israélienne contre Gaza en novembre dernier. Incontestablement, c’est grâce au volontarisme de M. Morsi que la crise a pu être réglée en seulement quelques jours. De même, l’Egypte souhaite s’insérer dans la tentative de résolution de la crise syrienne.
Au niveau de la politique intérieure, le bilan est incontestablement négatif : il faut insister sur le fait que les Frères musulmans ne font pas preuve de mauvaise volonté mais de beaucoup d’incompétence. Ils ont été pourchassés par le régime Moubarak pendant de longues années et n’ont donc aucune expérience du pouvoir. Ils se trouvent ainsi confrontés à une situation extrêmement compliquée à résoudre. Ce qui est peut être jugé comme de l’amateurisme se ressent aussi dans les contacts établis avec le FMI : les négociations piétinent par faute d’un Morsi qui ne propose aucune solution alternative aux exigences – toujours très fortes – du FMI. Or le président égyptien sait que s’il cède aux pressions du FMI, il devra se confronter à un mouvement de contestation sociale encore plus fort.
Il est aujourd’hui important de trouver une sortie à la crise politique. Les manifestants, confortés par leur succès, vont se montrer de plus en plus intransigeants. Les Frères musulmans risquent de se braquer, entraînant une dynamique dangereuse. L’attaque du siège central des Frères au Caire par des centaines de manifestants armés de cocktail molotov et réprimés par des tirs à balles réelles témoigne de l’énorme tension en Egypte. La situation actuelle n’est toutefois pas celle d’une guerre civile mais il ne faut pas sous-estimer les réels dangers de dérapage.

L’armée a menacé « d’intervenir face à une spirale qui entraîne le pays dans un conflit incontrôlable ». Que peut-on attendre de celle-ci, dans un pays où l’armée occupe une place prépondérante ?
C’est un jeu très trouble : il y a tout juste un an, au moment de la passation entre le Conseil Suprême des Forces armées - qui avait assuré la première période de transition - et la présidence Morsi, les manifestants sommaient l’armée de rendre le pouvoir aux civils. Aujourd’hui, une partie des manifestants exige que l’armée « protège » leur révolution des empiètements aux libertés démocratiques dont les Frères musulmans sont responsables. C’est une situation contradictoire, mais classique, dans un processus révolutionnaire. Cette armée a montré dimanche lors des manifestations, de façon relativement subtile, une forme d’empathie envers les manifestants puisque des drapeaux égyptiens ont même été jetés des hélicoptères aux manifestants : c’est un acte dont la portée symbolique est importante. Cette armée a une obsession – l’obsession de toute armée d’ailleurs -, éviter que la situation ne devienne incontrôlable. Je considère qu’il n’y a pas de réel bras de fer entre l’institution militaire et les Frères musulmans : les deux parties ont réussi à mettre en œuvre depuis un an un compromis qui fonctionnait, l’armée étant une puissante force économique dont l’un des objectifs est l’ordre social. Cependant, le mouvement d’exaspération est tellement important que l’armée redoute un embrasement de la situation. Elle va donc tenter dans les jours qui viennent de convaincre à la fois les manifestants et les Frères musulmans, ce qui relève du grand écart, de trouver des formules de compromis. Elle pourra elle-même aider à trouver cette formule. A ce jour, l’armée refuse de se réapproprier seule le pouvoir et l’ultimatum adressé à Morsi et son gouvernement est l’expression de l’exigence adressée aux forces politiques civiles de s’entendre pour éviter le vide du pouvoir et le chaos.