ANALYSES

Hollande au Japon : vers un partenariat « d’exception » ?

Interview
7 juin 2013
Le point de vue de Edouard Pflimlin
La visite de François Hollande, la première depuis Jacques Chirac en 1996, serait « extrêmement codifiée et rare ». Quelle est la nature des relations entre la France et le Japon ?

C’est la troisième visite d’un chef d’Etat français au Japon depuis Mitterrand, la dernière remontant effectivement à Jacques Chirac en 1996, soit il y a 17 ans. Les relations avec la France sont assez choyées ; le président français, accompagné de sa compagne Valérie Trierweiler, a été accueilli hier soir pour un diner privé chez le premier ministre japonais Shinzo Abe. Ce matin le président Hollande a aussi rencontré l’Empereur et son épouse, puis s’en est suivie une rencontre officielle avec le premier ministre Abe. M. Hollande est accompagné par plusieurs ministres, dont Laurent Fabius, et de nombreux chefs d’entreprises.
Les relations avec le Japon n’ont pas été privilégiées par le précédent chef de l’Etat, Nicolas Sarkozy. Cependant, si la France a une très bonne image au Japon, qui est le premier investisseur asiatique en France, tandis que la France est le troisième investisseur international au Japon, les échanges commerciaux restent déséquilibrés en défaveur de la France. La France attend donc beaucoup de cette visite, notamment du développement d’un partenariat « privilégié » ou « d’exception ».

Que peut vraiment attendre la France de ce « partenariat d’exception » ? Quelles sont ses marges de manœuvre, en particulier dans le domaine de la défense?

La visite a un important rôle économique. Sera abordée notamment la question de la poursuite de la coopération nucléaire, par exemple sur les réacteurs nucléaires nouvelle génération. On en attend également une plus grande ouverture du marché aéronautique ; on sait que par exemple la compagnie aérienne japonaise All Nippon Airways a marqué son intérêt pour l’Airbus A 350.
Au-delà de l’aspect économique, la France veut effectivement développer un partenariat privilégié, une sorte de feuille de route générale pour les prochaines années pour les relations bilatérales. Comme l‘ont indiqué aujourd’hui le premier ministre Shinzo Abe et François Hollande, ce partenariat va porter principalement sur trois domaines : la politique extérieure, notamment tout ce qui concerne les relations avec les communautés internationales, l’économie et la culture. Sur le plan international, il s’agit d’abord d’adopter des positions communes sur les enjeux internationaux. Par exemple, les deux pays prévoient une enceinte de dialogue 2+2 qui associerait les ministres des Affaires étrangères et les ministres de la Défense japonais et français. François Hollande a également fait référence à la question de la prolifération nucléaire, en particulier concernant la Corée du Nord et l’Iran. Sur le plan économique, un certain nombre de coopérations industrielles se mettent en place, notamment dans le domaine du nucléaire. Plusieurs accords ont été signés aujourd’hui, surtout concernant le nucléaire civil, avec Areva, mais également dans le domaine spatial, avec Mitsubishi et Arianespace. Des accords ont aussi été conclus sur le plan touristique. S’agissant du domaine de la défense, il faut quand même souligner que depuis la fin 2011 au Japon, il y a une levée des frais à l’exportation des matériels de défense, ce qui rend envisageables des coopérations dans le domaine de l’armement. Quand David Cameron, le premier ministre britannique, est venu en visite au Japon en mai 2012, un certain nombre d’accords bilatéraux ont été signés en ce sens. Cependant, il faut rester réaliste sur la coopération industrielle, dans la mesure où elle se fait principalement avec les Etats-Unis qui sont le principal allié militaire du Japon. Ceci dit, en 2012, un rapport démontrait les possibilités de coopération, notamment les opportunités industrielles et les possibilités de vente d’armement au Japon. Il indiquait plusieurs domaines possibles : d’une part, la situation en Corée du Nord stimule la demande pour les systèmes de défense anti-missile. D’autre part, les forces japonaises ont pas mal de besoins en matière d’entrainement et d’équipement pour les combats notamment non conventionnels, également en matière de surveillance du territoire ou encore dans le domaine d’hélicoptères de recherche et de sauvetage. Il y a donc plusieurs niches sur le plan industriel. Un certain nombre d’entreprises françaises sont déjà présentes là-bas.
Enfin, dans le domaine culturel, le premier ministre japonais a souligné la nécessité de promouvoir le tourisme, les arts et la gastronomie.

Plus globalement, la France a souvent été critiquée pour avoir négligé ses relations avec l’Asie. François Hollande n’est-il pas en train d’inverser la tendance ?

La France a longtemps négligé ses relations avec l’Asie. François Hollande semble effectivement déterminé à inverser la tendance. Il a réaffirmé l’intérêt stratégique de la France par rapport à cette zone, qui est la plus dynamique de la planète sur le plan économique. Cet intérêt stratégique a également été affirmé par le ministre de la Défense de François Hollande, Jean-Yves Le Drian, qui s’est rendu à Singapour début juin dans le cadre du Forum sur la sécurité régionale Shangri-La. Il y a confirmé l’intérêt stratégique de la région pour la France, mais aussi la volonté de mener une coopération en matière d’armement et d’équipement de défense. On peut espérer qu’avec la reprise de l’économie japonaise - certes encore fragile car le pays est très endetté -, la France, à la fois à court, moyen et long terme, puisse bénéficier de marchés en forte croissance. En particulier, au niveau du Japon, elle pourrait bénéficier de collaborations dans la robotique. François Hollande a visité des entreprises dans ce domaine. On peut par ailleurs déjà rappeler le succès du partenariat Nissan-Renault dans le domaine de l’automobile.
Sur un plan plus politique, Paris soutient beaucoup le Japon au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU. M. Hollande a réaffirmé aujourd’hui être souvent sur la même ligne que Tokyo au niveau des organes internationaux. Une relation plus étroite avec le Japon peut réellement appuyer l’influence de la France dans la région, et plus globalement sur la scène internationale.

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