ANALYSES

Des relations UE-Russie irréconciliables ?

Interview
5 juin 2013
Le point de vue de Philippe Migault
Lundi et mardi se tenait le 31e sommet Union européenne-Russie à Ekaterinbourg. Quels étaient les enjeux de cette rencontre ? Quel bilan peut-on en dresser ?

Il semble évident que cette rencontre n’avait pas de véritable enjeu. Les relations entre l’Union européenne et la Russie se sont à tel point dégradées depuis quelques années que, compte tenu du nombre de dossiers en souffrance et de malentendus, on ne pouvait en attendre aucun débouché concret – peut-être quelques déclarations de bonne volonté, mais pas davantage.

Les points de désaccords entre les deux parties sont multiples : Syrie, relations énergétiques, mobilité des personnes, droits de l’homme, etc. Ces relations sont-elles irréconciliables ?

Sur la question de la Syrie, il faut conserver à l’esprit une règle de comportement élémentaire des acteurs internationaux : On ne négocie qu’avec ceux qui comptent. Or l’Union européenne n’est pas un acteur majeur sur la scène internationale, aux yeux de la Russie comme aux yeux de la plupart des citoyens de l’UE. En conséquence le Kremlin négocie avec les Etats-Unis, avec la France, avec le Royaume-Uni, avec l’Allemagne...Mais l’Union européenne...combien de divisions ? De quelle autorité politique, de quel pouvoir diplomatique jouissent réellement Herman Van Rompuy ou Catherine Ashton ?
Pour en revenir plus directement à la Syrie, depuis le début la Russie a proposé de sortir de la crise via une solution politique, négociée. Pendant longtemps personne n’a voulu en entendre parler. Aujourd’hui le sort des armes s’inversant sur le terrain, ceux qui misaient sur la chute de Bachar al- Assad, ont bien du se rendre à l’évidence : la solution politique s’impose. Mais alors que tout le monde tente de s’accorder pour organiser une conférence sur la paix à Genève, l’Europe lève simultanément l’embargo sur les armes à destination des rebelles syriens qui intègrent un certain nombre d’éléments proches d’Al-Qaïda. Du point de vue russe, c’est une hérésie. Se pose aussi la question du double discours pratiqué au sein de l’Union européenne : S’il n’y a pas d’autre option qu’une solution politique en Syrie, alors pourquoi la Russie ne pourrait-elle pas vendre à Damas des armes défensives comme les missiles S-300, qui sont des armes anti-aériennes ? Ces missiles, par définition, ne sont pas destinés à combattre les rebelles. Ils ne peuvent être utilisés que pour dissuader une éventuelle attaque israélienne ou des aviations de l’OTAN, un nouveau scénario libyen. Il y a là une contradiction trop grossière pour qu’elle ne soit pas relevée, tout comme le discours voulant que les S-300 soient susceptibles de perturber l’équilibre des forces au Moyen-Orient alors que c’est le déséquilibre en faveur d’Israël qui y prévaut traditionnellement du point de vue militaire.


En ce qui concerne les relations énergétiques, il faut regarder les faits tels qu’ils sont. La relation entre Européens et Russes date maintenant d’il y a plus de 30 ans, des accords de 1981 prévoyant des livraisons de gaz soviétique à différents Etats de la CEE, lesquels avaient déclenché la colère de l’administration Reagan. Or depuis cette époque, les Russes ont toujours honoré leurs engagements vis-à-vis de nous en termes de livraison de gaz et ont toujours privilégié l’option d’un marché du gaz qui serait basé sur des livraisons sécurisées à des prix constants et négociés. Lorsqu’on parle d’une dépendance du gaz européenne vis-à-vis des Russes qui serait problématique et nous mettrait en danger, c’est faux. D’abord parce que, je le répète, ils ont toujours honoré leurs engagements même au cœur des années de guerre froide, ensuite parce que l’Union européenne est leur principal client – et surtout un client solvable. Ils n’ont aucun intérêt à tuer la poule aux œufs d’or, mais au contraire souhaitent maintenir des bonnes relations avec les Etats européens en matière d’échanges énergétiques. Simplement il y a encore un double discours en Europe : d’un côté, l’Union européenne ne veut pas dépendre trop étroitement de la Russie, de l’autre côté, les Français, les Allemands, les Italiens...négocient des accords sur les gazoducs Northstream, Southstream et font rigoureusement l’inverse de ce que propose Bruxelles, ce qui démontre d’ailleurs que quand ils le décident, les Etats-nations européens peuvent parfaitement mépriser les orientations des institutions européennes...

En ce qui concerne la mobilité des personnes, je tiens à souligner que la France est partisane d’une libéralisation du régime des visas pour les déplacements des citoyens russes, mais que c’est l’Union européenne, ou plutôt certains de ses membres, qui s’y opposent. Lorsque les Russes prennent des mesures de rétorsion, ils sont en conséquence dans un jeu du rapport de force qui est tout à fait légitime. La question qui s’est d’ailleurs récemment posée sur les informations que devraient donner les compagnies aériennes européennes voulant voler vers la Russie sur les passagers qu’elles embarquent à bord n’est que l’équivalent d’une mesure qui a déjà été accordée aux Etats-Unis pour des besoins de lutte anti-terroriste. Encore une fois, on refuse aux Russes ce qu’on accorde aux Américains.

Les relations Russie-Union européenne ne me semblent donc pas irréconciliables sur le long terme, mais il faut que l’esprit violemment hostile au régime russe qui souffle à Bruxelles depuis une dizaine d’années change. Sans cela, il n’y aura pas de rapprochement envisageable.

Au fil des années, les objectifs de la politique étrangère russe semblent se détourner de plus en plus du rapprochement avec l’ « Occident », pour se rapprocher de la Chine ou de l’Asie centrale. Comment expliquer cette évolution ?

Il est faux de dire que les Russes se détournent de l’Occident. Qu’est-ce d’ailleurs que l’Occident ? Sommes-nous des « Occidentaux » ? Partageons nous nécessairement les mêmes intérêts stratégiques, la même communauté de valeurs que les Américains, les Britanniques ou les Néerlandais ? Bien des Français ne se retrouvent plus dans ce modèle d’une société totalement assujettie aux desideratas d’un capitalisme financier qui les écrase.
Quant aux Russes, depuis la fin de l’Union soviétique, ils n’ont eu de cesse que de vouloir se rapprocher de l’Europe, entité tangible, elle. Certes, on trouve de nombreux tenants de l’ « Eurasisme », mais globalement les Russes, qui partagent notre héritage culturel gréco-latin et chrétien, se considèrent comme une nation européenne. Vladimir Poutine l’a réaffirmé à plusieurs reprises.
Ce qui les a profondément blessés, c’est qu’alors qu’en 1991 ils s’attendaient à ce qu’il y ait un rapprochement et une intégration croissante entre l’Union soviétique et la Communauté économique européenne, leurs espoirs aient été déçus. Mais cet échec ne doit pas masquer le fait que les Russes entretiennent des relations intenses, avec des hauts et des bas, avec un certain nombre d’Etats européens : la France, l’Allemagne, l’Italie. La Russie ne s’est jamais détournée de l’Europe, c’est l’Europe, ou plutôt l’UE, qui a fermé ses portes à la Russie.
La Russie se tourne vers l’Asie centrale car c’est une zone extrêmement sensible où se conjuguent enjeux énergétiques, démographiques, sécuritaires. C’est par cette région que transite l’héroïne en provenance d’Afghanistan à destination de la Russie et du reste de l’Europe. Par ailleurs, après le départ des forces de l’OTAN d’Afghanistan en 2014, la zone risque fort d’être déstabilisée par des troubles liés aux islamistes radicaux. Les Russes entendent donc sécuriser les Etats concernés au sein desquels ils conservent des ressortissants et des intérêts, notamment énergétiques. L’Asie centrale est une zone traditionnelle d’influence russe et Moscou entend donc logiquement restaurer son influence dans la région alors que les Etats-Unis, peu à peu, s’en retirent et que la Chine y pèse de plus en plus.
En ce qui concerne cette dernière, le rapprochement Pékin-Moscou procède d’une orientation traditionnelle de la diplomatie russe, laquelle a toujours voulu éviter que la Russie soit isolée entre deux pôles de puissance hostiles, l’un en Europe de l’ouest, l’autre en Extrême-Orient. C’est le sens du pacte de non-agression russo-japonais du 13 avril 1941, celui de l’alliance avec la Chine de Mao. C’est un jeu d’équilibrisme. Mais l’aspiration profonde de la diplomatie russe est très clairement de faire réintégrer à la Russie le concert des nations européennes auquel elle a sans cesse participé de 1700 à 1914.
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