ANALYSES

Reconstruction du Mali : quels enjeux ?

Interview
17 mai 2013
Le point de vue de Pierre Jacquemot
Dans une note récente, intitulée Le développement du Sahel et en particulier du Mali , vous estimez que l’aide au Mali devrait « atteindre un montant de l’ordre de 2 milliards de dollars par an pendant au moins 5 ans », ceci hors financement des dépenses de sécurité. Les promesses obtenues à Bruxelles, de 3,25 milliards d’euros sur deux ans, sont-elles suffisantes à vos yeux ?

C’est une belle performance d’être arrivés à ce montant, pas très éloigné de l’estimation que nous avions tenté d’établir. Il est difficile de décompter très précisément le volume des engagements nécessaires. La contribution de l’Union européenne est particulièrement significative, ainsi que la contribution française de 280 millions d’euros. Ces montants sont aussi attachés à des projets qui avaient été arrêtés pour des raisons politiques ou de sécurité depuis un an ou deux ans, et donc une partie ces promesses correspondent à une reprise d’activités. Il ne s’agit pas uniquement de financements nouveaux.

Quelles actions sont prévues par le Plan pour la relance durable du Mali ? Quelles sont les prochaines étapes ?

Les Maliens ont adopté un Plan d’urgence qui porte sur les deux années à venir et qui tourne autour de plusieurs idées. D’abord, la réconciliation, c’est-à-dire relancer le dialogue avec les différentes parties prenantes. Pour cela, il faut accompagner ce dialogue d’opérations de réhabilitation, en particulier dans les zones qui ont fait l’objet de dommages. Il faut rétablir l’eau, l’électricité, mettre en place des programmes d’assainissement. Tout ceci contribuera au processus de réconciliation.
Le deuxième volet est l’humanitaire. Plus de 400 000 personnes sont déplacées ou réfugiées, c’est une fraction très importante de la population du Nord. Il faut donc favoriser leur retour, leur réinstallation dans leurs localités d’origine. Il faut aussi relancer l’éducation et la santé. Beaucoup d’enfants ont été déscolarisés, mais relancer la machine scolaire a un coût : réhabilitation des bâtiments, retour des enseignants, équipement des salles de classe. Idem pour la santé : les centres de santé, en particulier dans le Nord, ont été malmenés. Il faut réinstaller les matériels, remettre en place la chaine d’approvisionnement en médicaments.
Tout ceci fait partie du plan d’urgence pour les Maliens.

Dans le cadre de l’IRIS, nous avons réfléchi au-delà de ce plan d’urgence, dans une perspective de moyen terme. Avec Serge Michaïlof, nous sommes partis du principe qu’il ne peut y avoir de paix durable que s’il y a un développement économique durable. Nous avons donc tenté d’identifier les aspects types de développement de la région, une région difficile pour des régions géo-climatiques, de sécurité… Nous avons relevé plusieurs potentialités : le coton garde un rôle important dans l’économie malienne. Les ressources minières aussi, il faut trouver des solutions pour faire un bon usage des ressources publiques tirées de l’extraction, pour éviter « la malédiction des matières premières ». Il nous paraît aussi indispensable de faire des aménagements pour assurer la sécurité alimentaire, notamment investir pour élargir les capacités d’irrigation, sachant qu’il y a quand même un problème de disponibilité en eau. Nous défendons également l’idée que l’agriculture familiale a des potentialités importantes pour l’équilibre alimentaire mais aussi social des populations. En réfléchissant sur la ville, Bamako mais également les localités secondaires, que ce soit Ségou, Mopti ou les trois villes du Nord, nous avons trouvé des opportunités de développement de l’économie populaire urbaine, dans le secteur de l’artisanat, de la distribution…
En grande partie, ces potentialités sont connues mais ne font pas toujours l’objet de politiques précises.
Enfin, dernier point, il y a une économie spécifique des oasis, dans la région affectée par les troubles. Il y a là tout un réseau important qu’il ne faut pas détruire sous prétexte qu’ils ont été le lieu de trafics de drogue, d’armes, de cigarettes, de voitures… Il ne faut pas briser un réseau d’économie locale parfaitement imbriqué, en partie transfrontalier, et absolument indispensable pour l’économie de la région, la coexistence des communautés et l’approvisionnement des populations du Nord.


Par rapport à la réalité sur le terrain et aux besoins du Mali, les projets, comme la tenue d’élections fin juillet, qui a conditionné en partie l’octroi de l’aide, sont-ils tenables pour les autorités maliennes ?

Tout le monde s’accorde sur le fait qu’il faut organiser des élections. Les institutions actuelles n’ont pas été légitimées par le processus électoral depuis le coup d’Etat. Ce n’est pas tenable pour les autorités maliennes. La question n’est donc pas tellement de savoir s’il faut ou non tenir des élections. La question est de savoir quand il sera possible de les faire. Le gouvernement français, et en particulier le chef de l’Etat, ont fait une pression très forte pour qu’elles aient lieu fin juillet, soit dans dix semaines. Or, toute la partie septentrionale du pays n’est pas complètement sécurisée. La ville de Kidal est sous le contrôle du MNLA, à l’origine de la déstabilisation du Nord, qui refuse de voir l’armée malienne s’installer. Il y a donc un problème : comment organise-t-on des élections à Kidal ? De surcroit, il y a des problèmes également à Tombouctou. Les soucis sont donc logistiques, pour tenir un calendrier quand même très court. Finalement, ce qui est important, c’est que les élections puissent se tenir dans les meilleures conditions possibles. S’il faut prendre du temps pour cela, alors prenons un peu plus de temps, à condition qu’elles aient lieu quand même avant la fin de l’année 2013. Ce ne serait pas non plus une très bonne idée de découpler les élections présidentielles des élections législatives, ne serait-ce que pour des raisons de coût. L’organisation est difficile dans un pays aussi vaste que le Mali, avec des problèmes de communication. Il s’agit donc de savoir quelle est la meilleure date pour réussir ce scrutin. Une élection c’est la meilleure ou la pire des choses. Si les électeurs sont satisfaits du vote et se retrouvent dans le choix des élus, c’est très bien, mais si elles se passent dans de mauvaises conditions elles risquent d’accroître les tensions et de créer des frustrations très fortes.

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