ANALYSES

Nawaz Sharif de retour au pouvoir : un nouvel espoir pour le Pakistan ?

Interview
14 mai 2013
Le point de vue de Karim Pakzad
Après la victoire en 2008 des partis laïcs et progressistes, peut-on interpréter ce scrutin comme un retour du pouvoir pakistanais vers le centre droit ? Quel bilan peut être tiré de ces élections ?

Les élections générales que le Pakistan vient de connaître sont importantes à plusieurs titres. Tout d’abord, on vient de franchir un pas extrêmement important au niveau de l’histoire de la démocratie dans le pays. En effet, c’est la première fois qu’un gouvernement civil - en l’occurrence la coalition dirigée par le Parti du Peuple Pakistanais (PPP) qui a gagné les législatives en 2008 - a pu finir son mandat et qu’un autre gouvernement civil va lui succéder par le biais d’élections démocratiques. Il s’agit donc d’un élément important pour l’avancée démocratique du pays. Parce qu’en même temps, malgré la menace des talibans pakistanais de tout faire pour les perturber, ces élections se sont déroulées dans des conditions satisfaisantes et avec une participation jamais connue depuis 1977. Or, même si leurs attentats – essentiellement dirigés contre des partis laïcs – ont fait plus d’une centaine de morts durant la campagne électorale, ils n’ont pas pu empêcher le bon déroulement de ce scrutin, qui d’après les observateurs - malgré quelques fraudes inévitables dans un pays tel que le Pakistan - s’est passé dans des conditions assez satisfaisantes. Ces élections marquent donc un progrès démocratique d’autant plus que le gouvernement sortant a joué le jeu en préparant dans les bonnes conditions l’organisation du scrutin.

Quant à savoir pourquoi le gouvernement sortant, dirigé par le PPP, un parti laïc et socialiste – notamment membre de l’Internationale socialiste - a échoué lors de ce scrutin, il y a plusieurs raisons. Tout d’abord, la situation économique du pays a joué un rôle important. Effectivement, le Pakistan connait une crise économique qui dure depuis plus d’une vingtaine d’années. Cette crise se matérialise notamment dans le domaine de l’énergie où le pays manque de ressources, même pour faire simplement fonctionner ses usines. Or, le gouvernement pakistanais n’a pas réussi à faire décoller cette économie. Entre autres, parce que le pays se trouvait presque dans une situation d’isolement, conséquence de la guerre en Afghanistan et de l’accusation portée contre lui d’un double jeu vis-à-vis des talibans afghans, ce qui a empêché le Pakistan de développer des relations de coopération avec les l’Occident. A cela il faut ajouter l’insécurité et la situation de guerre entre l’Islamabad et les talibans.

En outre, depuis la guerre en Afghanistan, les Pakistanais pensent que leur pays est victime de l’ingérence des Etats-Unis. Ces derniers interviennent sur le sol pakistanais via leurs drones pour lutter contre des éléments d’Al-Qaïda mais provoquent aussi un nombre très important de victimes civiles. Les Pakistanais considèrent ces interventions comme une violation de la souveraineté de leur Etat. Cependant, le gouvernement du PPP - laïc et « pro-occidental » - n’a pas réussi à mettre fin à ces violations et a souffert de cette situation. Et donc, l’opinion publique pakistanaise extrêmement anti-américaine – selon différents sondages cela va de 89 à 96% de la population dépassant toute différenciation entre islamistes et autres – accusait le gouvernement pakistanais d’être dépendant des Etats-Unis et de l’Occident. Le Pakistan allié des Etats-Unis dans « la guerre contre le terrorisme » n’a cependant pas été suffisamment soutenu par Washington. Le PPP a payé cher sa politique perçue par l’opinion publique comme étant pro-américaine.
Ensuite il existe un autre élément, endémique au Pakistan, qui a joué un rôle dans les urnes : la corruption.

Tous ces éléments ont donc fait que le gouvernement du PPP a perdu ces élections. Pire, ce parti – l’un des deux grands mouvements politiques du pays - n’arriverait même qu’au troisième rang après le scrutin de samedi dernier.

Nawaz Sharif a annoncé sa victoire aux élections. Quels sont les principaux défis qui attendent le nouveau premier ministre ? Doit-on s’attendre à de grands bouleversements par rapport à la politique des derniers gouvernements pakistanais ?

Il est important de rappeler que Nawaz Sharif a déjà gouverné le pays à deux reprises, même si à chaque fois son gouvernement a été interrompu par un coup d’Etat militaire. Il s’agit donc de quelqu’un possédant l’expérience du pouvoir et capable de gouverner. Durant la campagne, il a surfé sur l’opinion anti-américaine et sur la situation sécuritaire du pays. Il a imputé les difficultés économiques du pays à la politique du gouvernement. Il vient d’ailleurs d’annoncer qu’une fois le nouveau gouvernement installé, il discutera avec les Etats-Unis pour que ceux-ci mettent fin à la violation incessante de la souveraineté pakistanaise. Au-delà de cette question, il devra faire face, comme le gouvernement précédent, à la crise économique endémique dans laquelle se trouve le pays.

Par ailleurs, le gouvernement du PPP était assez isolé sur le plan international. Bien qu’il ait été l’allié des Etats-Unis dans la guerre contre le terrorisme, il restait en même temps sous la pression de ceux-ci et ne bénéficiait pas suffisamment de leur aide. Ce gouvernement était donc assez faible internationalement et ne pouvait pas changer fondamentalement l’économie pakistanaise. A titre d’exemple, le gouvernement pakistanais, pendant quatre ans, n’est jamais parvenu à acheter une centrale nucléaire pour la production d’électricité auprès des pays occidentaux. Une fois que la Chine a accepté de lui vendre deux centrales nucléaires, car le pays a vraiment besoin de cette énergie pour faire fonctionner ses usines, les Etats-Unis et certains pays occidentaux ont protesté contre cette vente. A contrario, Nawaz Sharif, lui, aura le soutien de certains pays arabes importants, dont l’Arabie saoudite. On pense donc qu’il pourra bénéficier, notamment, du soutien et de l’aide financière de la monarchie pétrolière. Mais, le prochain gouvernement vraisemblablement plus conciliant vis-à-vis des talibans aura du mal à changer la situation dans laquelle se trouvait le gouvernement sortant.

De nombreuses violences ont émaillé la campagne électorale et des attentats ont même été commis durant la journée de vote. Quelles sont les perspectives sécuritaires du pays ? Les groupes talibans qui ont commis ces actes peuvent-ils constituer une menace pour la sécurité à long terme ?

On a assisté à plusieurs attentats sanglants commis par les talibans pakistanais. Ils visaient les partis laïcs puisque les attentats n’ont pas touché les meetings électoraux de Nawaz Sharif ou ceux de Imran Khan, leader du mouvement du Pakistan pour la justice – arrivé deuxième lors de ces élections. Notamment car ce dernier a soutenu les talibans dans leur opposition aux interventions américaines dans les zones tribales. Les talibans pakistanais ont donc joué un rôle assez trouble, en faisant des partis laïcs leurs cibles tout en ne touchant pas aux partis religieux ou aux partis qui leur étaient plus ou moins favorables. Le seul parti religieux qui a été la cible d’in attentat des talibans était le Jamiat-e-Ouléma, membre de la coalition sortante. Toutefois, bien que les attaques des talibans aient causé plus d’une centaine de morts et que ceux-ci ont fait de la déstabilisation du pays une stratégie, ils ne constituent qu’un mouvement assez minoritaire au niveau de l’ensemble du Pakistan. Il est avant tout concentré parmi les Pachtounes des zones frontalières, renforcés depuis 2001 par des organisations islamistes radicales non pachtounes lorsque les Etats-Unis ont poussé le Pakistan à interdire les activités de ces organisations islamistes radicales. Ces dernières sont donc parties rejoindre les talibans et ont favorisé la présence talibane en dehors des zones pachtounes tribales, à Karachi ou à Lahore.

Par ailleurs, l’opinion publique pakistanaise est de plus en plus favorable à un régime islamique. D’après les derniers sondages de l’Institut Gallup, 99% des Pakistanais sont favorables à la charia et à l’instauration d’un gouvernement islamique. Ceci ne veut pas dire qu’ils sont favorables aux talibans - qui sont proches d’Al-Qaïda et qui veulent déstabiliser le Pakistan - mais si un parti musulman a obtenu une majorité confortable et que d’autres partis islamistes plus radicaux ont obtenu de très bons résultats, c’est un signe. En fait, ils sont parvenus à surfer sur l’anti-américanisme et le rejet d’un gouvernement laïc et « pro-occidental ».

En outre, la stabilité et la situation sécuritaire dépendent en grande partie de l’issue de la guerre en Afghanistan. Si le Pakistan connait depuis quelques années une situation de tension, tout cela est le résultat de la guerre en Afghanistan. Si demain, après 2014, l’OTAN et les Etats-Unis – avec l’aide du Pakistan – trouvent une solution politique pour mettre fin à la guerre, alors les talibans pakistanais ne représenteront plus une menace pour le pays car ils auront perdu leur base arrière. Dans tous les cas, ceux-ci ne sont pas en mesure de prendre le pouvoir ni par le biais des élections, ni par une déstabilisation via un mouvement armé.
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