ANALYSES

« Offshore leaks » : une brèche dans le secret des paradis fiscaux ?

Interview
5 avril 2013
Le point de vue de Éric Vernier
Cette brèche dans le secret qui caractérise en général les paradis fiscaux est-elle une première ? Que nous révèle le « Offshore Leaks » ?

C’est effectivement une première, notamment de par le fait que l’affaire soit directement rendue publique. D’habitude, lorsqu’il y a une brèche, il s’agit une liste qui est donnée par un salarié qui aurait été licencié ou qui aurait une quelconque volonté de vengeance contre l’un de ses patrons. Ces listes, en général, sont destinées à un ministre, un policier ou un juge alors que dans le cas présent, elles sont directement présentées au public, ce qui est nouveau. La seconde nouveauté est le volume de l’affaire puisqu’on a deux millions et demi de pages de documents et plus de cent mille noms. Cette brèche ne provient pas des mesures qui ont été prises par les autorités nationales et internationales mais est simplement due à une fuite ou à un vol de documents - on le saura par la suite.

Le G20 de Londres en 2009, et plusieurs chefs d’Etat à l’époque, avaient mis l’accent sur la lutte contre les paradis fiscaux. A-t-on pu en mesurer les effets depuis ?

Ce ne fut véritablement qu’un effet d’annonce et j’avais dit, à l’époque, à tous les journalistes qui voulaient bien l’entendre qu’on pourrait se retrouver dans trois ou quatre ans et que rien n’aurait changé. Effectivement, en 2013, on s’aperçoit que très peu de choses ont changé : il n’y a eu que des effets d’annonce et quelques textes de façade lors des réunions du G20 mais sur le terrain, les paradis fiscaux se portent très bien puisqu’on a toujours autant de fraudes fiscales dans le monde et, par conséquent, autant de blanchiment puisqu’il existe un lien entre paradis fiscal et blanchiment.

La lutte contre les paradis fiscaux doit-elle être une priorité pour les Etats pour assainir l’économie ? Quel est l’impact réel de ces places financières sur l’économie mondiale ?

Cela doit être une priorité. J’avais d’ailleurs écrit une lettre ouverte au gouvernement, restée lettre morte, il y a moins d’un an, où je montrais bien l’utilité et la priorité de lutter contre ces paradis fiscaux car ceux-ci sont très souvent en même temps un paradis bancaire et judiciaire, ce qui pose trois grands problèmes. D’abord, le paradis fiscal pose un problème de développement économique puisqu’il facilite l’évasion fiscale et amoindrit l’impôt qui est versé aux Etats pour le développement national. Cela représente des sommes considérables puisque, rien que pour l’Europe, on estime l’évasion et la fraude fiscale à mille milliards d’euros de pertes chaque année. Pour la France, c’est une centaine de milliards d’euros qui sont perdus. J’invite à comparer ces chiffres aux déficits budgétaires et aux difficultés que rencontre chaque Etat pour boucler son budget.
Deuxièmement, le paradis bancaire pose le problème du blanchiment : on va pouvoir nettoyer très facilement de l’argent qui provient de fraudes fiscales mais aussi de trafics internationaux en tout genre, notamment criminels.
Enfin, les paradis judiciaires posent un problème lié aux deux autres. En effet, ces pays s’inquiètent peu, en général, de l’origine des fonds et représentent donc, pour les grandes mafias internationales et pour les gouvernants qui spolient leur peuple, des territoires extrêmement intéressants. Pour ces raisons, la lutte contre ces paradis doit être prioritaire.
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