ANALYSES

Forum social mondial : un modèle à bout de souffle ?

Interview
29 mars 2013
Le point de vue de Eddy Fougier
Tenir ce Forum social mondial (FSM) en Tunisie n’était-il pas périlleux au vu du contexte difficile tant au niveau local que régional ? Pourquoi ce choix, pour quels enjeux ?

Les FSM sont tout d’abord organisés de façon systématique dans un pays du Sud. Ensuite, ce n’est pas la première fois que le Forum se déroule en Afrique puisque l’un des forums polycentriques avait été organisé à Bamako en 2006, et un forum plus « classique » avait eu lieu à Nairobi en 2007 et à Dakar en 2011. En définitive, en dehors du cas exceptionnel de Mumbai en 2004, le FSM a été soit organisé en Amérique latine, principalement au Brésil, soit en Afrique. En revanche, c’est la première fois qu’il est organisé dans le monde arabe et dans la zone Afrique du Nord-Moyen-Orient, région dans laquelle, historiquement, l’altermondialisme a été assez peu présent. Le choix de Tunis a été bien entendu avant tout symbolique puisque la Tunisie a été le berceau du « Printemps arabe » et de ce que certains altermondialistes analysent comme un nouveau cycle de contestation. D’ailleurs, le mot d’ordre du FSM – « Dignité » - fut également celui de la révolution tunisienne et l’autre option était d’organiser le FSM en Egypte, autre pays dans lequel la révolution arabe a eu l’impact que l’on sait. L’idée des organisateurs était, en effet, d’établir des connexions entre les différents mouvements que sont l’altermondialisme, le « Printemps arabe » ou le mouvement des « Indignés » et autres « Occupy » et ainsi de permettre aux altermondialistes de se « ressourcer » quelque peu dans ces nouvelles formes de contestation. La décision d’organiser le FSM à Tunis a été prise maintenant il y a un petit moment. Néanmoins, même si je ne suis pas un spécialiste de la région ou de la Tunisie, il semble bien que celui-ci se déroule dans une période très difficile et tendue dans le pays quelques semaines après l’assassinat de l’un des leaders de l’opposition (Chokri Belaïd). Les altermondialistes affirment d’ailleurs à ce propos que le FSM doit servir à soutenir le processus démocratique tunisien. En tout cas, l’organisation du FSM à Tunis est aussi le symptôme d’une volonté des altermondialistes de s’adapter à l’air du temps protestataire, comme ils ont pu le faire avec le mouvement pacifiste lors de la lutte contre la guerre en Irak, avec les partisans du « Non de gauche » lors du débat sur le traité constitutionnel européen, ou encore avec les écologistes dans la lutte contre le changement climatique lors du sommet de Copenhague. Cette plasticité de l’altermondialisme est sans aucun doute l’une de ses forces, même si elle peut contribuer également à rendre son message un peu flou.

On parle beaucoup d’essoufflement à propos du mouvement altermondialiste ? Est-ce que cela correspond à la réalité ?

Cela fait effectivement plusieurs années que le terme d’essoufflement sert à qualifier l’état du mouvement altermondialiste. Je pense que c’est lié à la perception initiale que l’on a eu de ce mouvement. Celui-ci s’est fait connaître, en effet, dans un premier temps par des manifestations souvent spectaculaires, quelquefois émaillées de violence, lors des sommets internationaux (G8, OMC, FMI-Banque mondiale) puis par l’organisation de forums sociaux, dont les premiers, organisés à Porto Alegre, ont eu un grand retentissement. Or, à partir du moment où les mobilisations lors de sommets sont moins impressionnantes, ou même inexistantes, ou que les forums sociaux ne font plus la « une » de la presse, on en tire la conclusion que le mouvement s’essouffle. Il est évident que le mouvement altermondialiste, notamment en France, a moins le vent en poupe en particulier parce que ses deux principales figures, Attac et José Bové, ont quelque peu disparu de la circulation : le nombre d’adhérents d’Attac a fortement baissé suite à la crise que l’association a connue en 2005-2006 et José Bové est devenu un homme politique et un parlementaire européen. Il convient néanmoins d’être prudent lorsque l’on parle d’essoufflement et d’établir une distinction entre les mouvements altermondialistes et leurs idées. En effet, si les mouvements sont moins visibles, leurs idées, elles, paraissent souvent omniprésentes. Prenons par exemple le cas emblématique d’Attac et de la taxe Tobin. En 2001, Attac était à son apogée. L'association était omniprésente et on lui prêtait une grande influence sur la gauche française. Pourtant, l’idée qui a été à l’origine de sa création, l’idée de taxe Tobin, était alors considérée par la plupart des gouvernements comme inutile, impossible à mettre en œuvre, voire dangereuse. Cette année-là le Conseil écofin avait demandé à la Commission de réaliser un rapport sur sa faisabilité et cette dernière en avait conclu dans un rapport publié début 2002 que cette faisabilité n’était pas démontrée. En 2012-2013, Attac semble être de moins en moins visible, mais l’idée de taxation des transactions financières, elle, n’a jamais été aussi populaire, y compris aux yeux de gouvernements. En octobre 2012, la Commission a même donné son aval à la mise en place d’une telle taxe à dix Etats de la zone euro. Que s’est-il passé entre-temps ? La crise économique et financière est passée par là, a sans aucun doute validé quelques-unes des analyses des mouvements altermondialistes et a donc rendu certaines de leurs propositions plus audibles.

Malgré une mobilisation croissante au niveau mondial, le mouvement altermondialiste est très peu médiatisé. Quelles sont les raisons de ce désintérêt ?

Je ne sais pas si l’on peut parler d’une mobilisation croissante au niveau mondial, qu’il est toujours difficile de mesurer. En tout cas, ce qui est certain, c’est que la couverture médiatique de l’altermondialisme par les principaux médias occidentaux est largement en retrait par rapport à ce qui pouvait se faire au début des années 2000. Les manifestations de Seattle en 1999, à l’occasion de la Conférence ministérielle de l’OMC, avait fait le « Une » de la presse et l’ouverture des journaux télévisés. Il en fut de même pour les mobilisations et les violences lors du sommet de Gênes de juillet 2001. En 2003, à l’occasion du Forum social européen organisé en France, le quotidien « Les Echos », que l’on ne peut soupçonner de sympathie pour ce mouvement, avait même publié un hors-série sur les altermondialistes. Lorsque l’on regarde la façon dont les journaux français ont couvert le FSM de Tunis, on semble en être très loin. Que s’est-il donc passé ? Je pense, personnellement, que le mode opératoire par lequel les altermondialistes se sont fait connaître était particulièrement « media-friendly » : c’était un mouvement nouveau, qui se mobilisait de façon massive et souvent spectaculaire (on se souvient par exemple des activistes déguisés en tortue de mer géante à Seattle, c'était très télégénique) avec des violences commises par les groupes les plus radicaux et la présence de « bons clients » médiatiques comme José Bové. La logique altermondialiste d’alors correspondait totalement à la logique médiatique consistant à mettre l’accent sur des évènements nouveaux et extraordinaires, notamment par rapport au ronron habituel de la couverture des sommets internationaux, qui plus est avec de la violence. Les premiers forums sociaux ont tenu également la presse en haleine. Là aussi, c’était nouveau. Des personnalités connues y participaient, comme des ministres français ou des candidats à la présidentielle en 2002, permettant aux médias de pouvoir incarner cette info. Or, au bout de la énième édition du FSM, l’intérêt des médias apparaît bien amoindri : les FSM sont organisés dans des pays lointains aux yeux du grand public, par des inconnus qui s’expriment sur des thématiques bien éloignées des préoccupations quotidiennes du plus grand nombre. Qui plus est, un FSM est extrêmement compliqué à couvrir pour un journaliste compte tenu du nombre très important de séminaires organisés, de l’absence de porte-parole, de communiqué officiel ou de conférence de presse. En clair, le FSM est aussi « anti-media-friendly » que l’altermondialisme était « media-friendly » à sa naissance… Ceci expliquant sans aucun doute cela.

Sur la même thématique
La crise des réfugiés
L’aggravation des inégalités : quelle réalité ?