ANALYSES

L’Irak, dix ans après l’intervention américaine : quel bilan ?

Interview
14 mars 2013
Le point de vue de Karim Pakzad
Quel bilan peut-on dresser de la situation en Irak, 10 ans après la chute de Saddam Hussein ?

Le bilan de ces 10 dernières années en Irak, depuis la chute de Saddam Hussein, est assez contrasté. Tout d’abord, l’Irak n’a jamais connu une période de sécurité totale, que ce soit à l’époque où les troupes américaines étaient présentes ou après leur départ. En effet, même après que le gouvernement irakien ait retrouvé les moyens d’exercer sa souveraineté, ont eu lieu de nombreux attentats terroristes et intercommunautaires allant jusqu’à créer une forme de guerre civile entre Chiites et Sunnites. Le gouvernement irakien n’a pas réussi à instaurer la sécurité et à mettre fin à l’existence des organisations terroristes sur son territoire et ce pour plusieurs raisons.
La première raison est structurelle. A l’origine, Saddam Hussein qui représentait le parti Baas, un parti laïc extrêmement autoritaire, a imposé un régime dictatorial. Alors qu’il représentait la minorité arabe sunnite en Irak, il a exercé son pouvoir de manière impitoyable contre les deux autres communautés chiite et kurde. Puis, les Américains se sont appuyés sur celles-ci afin de former un nouveau gouvernement dès 2003. Or, la communauté sunnite, qui détenait toujours une partie du pouvoir en Irak, n’a jamais accepté de se voir privée de ce pouvoir au bénéfice des Chiites et des Kurdes. Depuis, les Irakiens se sont lancés dans une nouvelle constitution, et ce sont les exigences des deux communautés alliées, chiite et kurde, représentant 80% de la population, qui l’ont emporté. Cette nouvelle constitution ne définit pas, par exemple, seulement l’Irak comme un pays arabe, mais comme un pays avec différentes communautés. Cela explique aussi la raison pour laquelle le président à la tête de l’Irak est un Kurde, et non un Arabe. Par ailleurs, la constitution a aussi reconnu la revendication essentielle des Kurdes, à savoir la mise en place d’un régime fédéral. On constate cependant qu’une des raisons de la crise politique actuelle entre les différentes communautés est la difficulté de l’application même de la constitution.
Les Kurdes ont tout de suite mis en place le système fédéral prévu par la constitution. Ils ont créé une autorité régionale autonome au Nord de l’Irak, qui fonctionne aujourd’hui quasiment comme un Etat avec un président, un gouvernement, un premier ministre, un parlement élu au suffrage universel direct. C’est aussi la région où le développement économique est le plus important, signant des contrats pétroliers avec des Etats étrangers, construisant leur propre aéroport international, délivrant des visas kurdes afin de se rendre dans le Nord de l’Irak. Les Kurdes ont ainsi bénéficié des nombreux avantages de l’Etat fédéré, au détriment des deux autres composantes communautaires.
Il y a aussi la question des ressources pétrolières irakiennes qui pose problème étant donné qu’elles se trouvent principalement au Nord, sous-administration kurde, et dans le Sud du pays, sous administration chiite. De fait, les Chiites, qui détiennent le pouvoir central et représentent la majorité, n’ont aucun intérêt à se marginaliser dans un Etat fédéré. Bien qu’ils aient accepté ce système fédéral, ils ne veulent pas l’appliquer. Quant aux Sunnites, qui vivent dans les provinces pauvres et dépourvues de ressources pétrolières de l’Ouest de l’Irak et au Nord-Ouest de Bagdad, ils n’ont eux aussi aucune n’envie d’appliquer ce système fédéral car ils n’auraient aucun moyen de survivre. La non-application de la constitution que les Irakiens ont adoptée est donc un des éléments internes de la crise politique dont on parle peu en Occident.
Egalement, le conflit entre Chiites et Sunnites a fait accroître le nombre d’attentats et le développement d’Al-Qaïda dans le pays. Ce conflit vient en partie du sentiment de perte de pouvoir - évoqué précédemment - ressenti par les Sunnites au profit des Chiites. Les différentes tentatives kurdes, chiites ou encore celles de la communauté internationale pour résoudre ces divergences ont jusque-là échoué. Si les Sunnites ont accepté de participer aux dernières élections, et ont accepté le poste de vice-présidence de la république et du parlement irakien, ils demeurent très mécontents de la manière dont l’Irak est gouverné. Ils ont le sentiment que leur communauté est marginalisée par le gouvernement actuel. D’autant plus que Nouri Al-Maliki, qui est à la tête du gouvernement, est quelqu’un de très nationaliste et autoritaire, s’étant octroyé en plus des fonctions de Premier ministre, celles de ministre de la Défense, de ministre de l’Intérieur et de ministre de la Sécurité Nationale. Tous les leviers du pouvoir sont donc concentrés entre ses mains.
En conclusion, si l’invasion américaine a contribué à la chute du régime de Saddam Hussein, la démocratisation de l’Irak souhaitée par Bush est loin d’être en place. L’Irak ne fait que s’enfoncer dans une crise politico-religieuse.

Quel est l’impact de l’environnement régional sur la situation de l’Irak ?

La crise irakienne s’est aussi aggravée du fait de l’instabilité des pays entourant l’Irak mais aussi à cause de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. La chute de Saddam Hussein a grandement bénéficié au régime iranien et c’est là le paradoxe de cette guerre lancée illégitimement par George W. Bush puisqu’il a débarrassé l’Iran de l’un de ses pires ennemis qui était Saddam Hussein. Il a aussi contribué à l’arrivée au pouvoir des Chiites qui sont assez favorables à l’Iran. L’influence de l’Iran est aujourd’hui incontestable en Irak. Toutefois, l’Arabie Saoudite n’a jamais voulu accepter cet accroissement de puissance. Certains analystes pensent même que l’Arabie saoudite ne veut pas que l’Irak soit stabilisé.
La crise syrienne a également de lourdes conséquences sur l’Irak. Le pays est quasiment le seul pays arabe hostile à l’opposition syrienne et cela pour deux raisons. D’une part, il y a un certain va-et-vient entre Al-Qaïda en Irak et les organisations djihadistes syriennes. La semaine dernière une vingtaine de soldats syriens qui s’était réfugiée en Irak, s’y est faite massacrée par Al-Qaïda. Le gouvernement irakien et les Kurdes craignent donc que si Bachar Al-Assad tombe, les Sunnites prennent le pouvoir en Syrie, avec des retombées sur l’Irak, représentant un encouragement et un soutien aux Arabes sunnites irakiens

Que peut-on attendre des élections de 2014 ? Peut-on espérer une réconciliation nationale ?

Cela dépendra de l’évolution de la situation. Le pouvoir de Al-Maliki est contesté par les Sunnites et les Kurdes, mais aussi par les plus hautes hiérarchies chiites, notamment par la grande Ayatollah qui est la référence pour les Chiites d’Irak et du monde. Le deuxième facteur à prendre en compte est la situation à l’intérieur du parti chiite. En effet, le parti qui a lutté contre les Américains, et qui a une soixantaine de députés au Parlement, essaie de dialoguer avec des Sunnites et des Kurdes dans le but de trouver une solution nationale. Si les Chiites trouvent une solution entre eux, à l’image d’une coalition pour contrecarrer Al-Maliki, et qu’ils parviennent à s’allier avec les Kurdes et certains partis arabes sunnites en formant une majorité, il est probable que la situation s’apaise. Cela étant, l’Irak connaîtra des difficultés à retrouver une réelle stabilité à cause des éléments mentionnés auparavant comme la rivalité régionale entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ou la crise syrienne.
Sur la même thématique
La politique arabe de François Hollande
La menace djihadiste