ANALYSES

Italie : une instabilité politique contagieuse à l’échelle européenne ?

Interview
26 février 2013
Réponse de Fabio Liberti, Directeur de recherche à l’IRIS
Quelles sont les leçons du scrutin ?
Je vois deux grands gagnants et deux grands perdants. Le grand gagnant, c’est bien sûr Silvio Berlusconi. Tout le monde le donnait « pour mort » et on s’attendait à ce que ce soit son dernier tour de manège. Il y a un an et demi, il avait présenté sa démission sous les huées et les sifflets des Italiens, laissant le pays au bord de la faillite. Aujourd’hui, seuls 0,4 % des votes séparent sa coalition de ceux de la coalition de centre-gauche ; cela s’est donc joué à très peu de choses. Sa coalition aurait même clairement pu gagner les élections, et a remporté toutes les régions clés du scrutin en ce qui concerne le Sénat.
Le deuxième grand gagnant, c’est Beppe Grillo. Son mouvement est en effet parti de zéro. C’est la première fois qu’il était présent aux élections et c’est le premier parti à la Chambre des députés, avec plus de 25 % des votes. Porté par la contestation des élites politiques italiennes, il se place au centre du jeu politique et, à mon avis, il est parti pour durer. On a eu deux décennies « berlusconiennes » ; on est parti cette fois pour avoir une décennie, voire deux, « grilline ». C’est un mouvement avec lequel il faudra désormais compter.
Concernant les vaincus, le plus grand perdant du scrutin est Mario Monti dont on faisait l’éloge partout. Métamorphosé en homme politique, il n’a pas su passer l’épreuve des urnes. 9 % des votes est un résultat extrêmement décevant. On ne savait pas s’il allait être décisif ou marginalisé par une victoire de la gauche. Jusqu’à hier, dans les sondages de sortie des urnes, on s’imaginait que Bersani remporterait les élections et que Mario Monti pourrait être son allié. C’est donc là totalement raté. Il a fait une mauvaise campagne alors qu’il était un arbitre compétent, apprécié par les Italiens. Il a tout gâché avec cette campagne électorale.
L’autre grand perdant est Pier Luigi Bersani. C’était le grand favori des sondages mais il a fait une campagne très terne, à la Mariano Rajoy et, en partie, à la François Hollande. Il a préféré ne pas faire de promesses qu’il ne pourrait tenir, connaissant la difficulté de l’état des finances publiques italiennes. Il a été trop fade à certains moments. La situation rappelle celle de 1994 lorsque l’un de ses prédécesseurs, Achille Occhetto, avait perdu contre Berlusconi. Il s’est laissé surprendre par le mouvement cinq étoiles et le retour de Berlusconi. Aujourd’hui, sa carrière politique semble assez compromise, même s’il a la majorité absolue à la Chambre des députés et la majorité relative au Sénat. Ce scrutin était un peu comme un penalty sans gardien et il a réussi à le rater.

Ingouvernable est le mot qui revient à propos de ce scrutin. Vers quoi se profilent l’Italie et ses réformes nécessaires avec ce résultat ?
Ingouvernable, en effet, parce qu’il n’y a aucune majorité. L’Italie est une république parlementaire avec un système de bicaméralisme parfait : il faut que chaque loi soit votée par les deux assemblées. Ainsi, un gouvernement doit avoir la confiance des deux chambres du parlement pour être investi. Or, qu’il s’agisse du parti de Berlusconi, de la coalition de Bersani, ou même, du mouvement cinq étoiles, aucun des trois ne peut espérer former une majorité avec des alliés. Et donc, effectivement, nous sommes dans une impasse.
Néanmoins, plusieurs solutions sont possibles. La première serait un gouvernement minoritaire du Parti démocrate qui chercherait des alliances selon les sujets, tantôt avec Berlusconi, tantôt avec Beppe Grillo. Je n’y crois pas trop car, d’une part, Beppe Grillo n’a aucun intérêt à s’allier au Parti démocrate ; d’autre part, parce que ce gouvernement serait faible et instable. Après tout, Bersani n’a fait que 26% des votes alors que seuls trois-quarts des Italiens se sont déplacés pour voter : cette faiblesse politique ne lui permettrait pas d’être Premier ministre.
Deuxième option envisageable : un gouvernement de grande coalition entre Bersani et Berlusconi. En fin de compte, ce sont les mêmes partis qui soutenaient le gouvernement Monti et c’est l’objectif de Silvio Berlusconi. Cela me paraît donc vraisemblable. La contre-indication de ce scénario est que cela ouvrira un boulevard politique à Beppe Grillo qui pourra jouer encore plus sur la déception des Italiens vis-à-vis des partis traditionnels et davantage pointer du doigt la caste politicienne qui fait des accords en son sein.
Un troisième scénario serait le retour aux urnes, à l’image de ce qui s’est fait en Grèce. Finalement, un nouveau scrutin permettrait de départager ceux qui sont favorables à la poursuite de la politique actuelle et au maintien de l’Italie dans la zone euro et dans l’Union européenne de ceux qui préconisent une rupture radicale avec le système en place.

Au-delà de l’Italie, ce manque d’instabilité ne représente-t-il pas un problème plus grand pour l’Europe ?
Les grands perdants du scrutin sont Bersani et Monti mais également Angela Merkel et l’Union européenne. Je crois que les Italiens ont accepté des sacrifices dont on n’a pas pris la mesure à l’étranger. Le redressement des finances publiques italiennes a été réalisé d’une façon presque sauvage, par le biais d’énormes augmentations d’impôts et des réductions des dépenses. À la différence de ce qui s’est passé en Grèce, cela a fonctionné. Ce qui a été fait en France est cinq à six fois inférieur à ce qui a été entrepris en Italie. L’Italie affichera ainsi un déficit budgétaire nul en 2013, alors que la France projette d’atteindre ce niveau en 2017. Si les Italiens ont fait des sacrifices, au bout du tunnel, il n’y a aucune perspective politique. Si après une décennie de croissance nulle, trois ans de récession, vous avez comme seule perspective celle d’une nouvelle décennie sans croissance, il ne faut pas s’étonner que les Italiens s’expriment par un vote contestataire.
Je crois qu’au bout de ce parcours d’austérité, il aurait fallu marquer très clairement une récompense afin que l’Union européenne ne représente pas simplement un bâton mais également une carotte et, qu’à la fin de ce processus, il y ait une mutualisation de la dette de l’UE et l’émergence de l’Europe politique. Autant de choses sur lesquelles ni Angela Merkel, ni François Hollande ne sont arrivés véritablement à avancer. On pensait le scénario grec isolé ; dans la réalité, ce scénario est en train de se généraliser. Ainsi, en Italie, on a les mêmes clivages pro-euro/anti-euro et on dit souvent que ce pays est un laboratoire de ce qui arrive, par la suite, à l’Europe...
L’Europe fait face aujourd’hui à un énorme problème ; les marchés financiers l’ont confirmé ce matin. Les leaders politiques européens feraient bien d’en prendre conscience.
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