ANALYSES

Egypte : pourquoi le regain de violences ?

Interview
28 janvier 2013
L’Egypte a commémoré dans la violence les deux ans de la révolution, avec notamment plusieurs morts à Suez et à Port-Saïd. Pourquoi ces violences ?

Il y a en réalité une concomitance d’évènements. Le premier facteur est la commémoration du deuxième anniversaire du début du processus révolutionnaire en Egypte. Ces commémorations se sont soldées par des violences ayant fait de nombreux morts au Caire. Quelques heures plus tard, à Port Saïd et à Suez, d’autres échauffourées liées au verdict d’un procès à l’encontre des responsables d’actes de violences (qui s’étaient déroulés il y a un an à la suite d’un match de football qui avait fait à l’époque 70 morts) ont dégénéré en combats meurtriers. Il y a là la conjonction de deux évènements ayant leur propre autonomie et qui ont convergé aujourd’hui. Il ne faut toutefois pas mélanger ces deux faits car les dynamiques à l’œuvre ne sont pas les mêmes.
Ce que ces événements révèlent cependant est l’extrême volatilité de la situation politique égyptienne. L’incapacité du gouvernement à stabiliser le pays est finalement assez logique si on considère que la situation politique dans le pays est l’expression d’un processus qui n’est pas arrivé à son terme. On peut craindre que ces pulsions de violence ne se reproduisent sous des formes diverses ; et tant qu’il n’y aura pas de stabilisation politique, avec une opposition capable de se structurer et de proposer des solutions alternatives, l’Egypte s’exposera à des réactions sociales extrêmes aux conséquences parfois dramatiques.

L’opposition menace de boycotter les prochaines législatives (en mars ou avril), quelle est la situation politique en Egypte ? Est-on aujourd’hui dans une impasse?

Il y a eu depuis deux ans plusieurs consultations électorales - la dernière en date étant le referendum autour de la nouvelle Constitution - et à chaque fois les Frères musulmans l’ont remporté assez nettement. La puissance organisationnelle et politique de ce groupe politique est incontestable. Cependant, on observe aujourd’hui une concurrence des salafistes qui talonnent les Frères musulmans et les poussent sans cesse à la radicalisation. L’opposition, dite laïque, de gauche, a, jusqu’à présent fait preuve de son incapacité à s’unir et à proposer des solutions alternatives. On observe cependant aujourd’hui l’unification des différents segments de cette opposition libérale démocratique sous la bannière du Front de Salut National. La menace de boycott de ce front commun est à mon sens une erreur. L’opposition a tout intérêt à conforter son unification et à proposer des solutions tangibles pour affronter par les urnes les Frères musulmans. C’est de cette manière qu’ils pourront les combattre politiquement avec quelque efficacité. Autre aspect important à noter, on observe une alliance d’intérêts entre le pouvoir et l’armée pour défendre leurs intérêts politiques et économiques respectifs.

Le président Morsi et son gouvernement se sont déclarés hostiles à l’intervention française au Mali. Quelle analyse peut-on faire de la politique étrangère de l’Egypte aujourd’hui ?

Incontestablement, et à l’inverse de la politique extérieure des dernières années de règne de Moubarak, Monsieur Morsi essaie de se réinsérer dans le jeu régional. On l’a perçu au cours de l’été dernier lors de sa participation à la conférence des mouvements des non-alignés à Téhéran. On l’a également constaté lors de la crise à Gaza où le cessez-le-feu signé entre les belligérants a pu être négocié grâce à l’action de Morsi et de ses émissaires. On voit bien que le président Morsi essaie de renouer des relations diplomatiques et économiques avec les pays de la région, en particulier avec les monarchies pétrolières du Golfe. Je crains cependant que ce redéploiement ne soit pour l’instant plus symbolique qu’efficace. En effet, la majorité, voire l’essentiel de son temps politique est consacré à la gestion de la situation intérieure. Rappelons que la situation économique de l’Egypte reste très préoccupante. En ce sens, les critiques de Morsi à l’égard de l’intervention française au Mali sont motivées, à mon sens, d’abord pour des raisons de politique intérieure. Il est clair que l’électorat de Monsieur Morsi n’est guère favorable à une intervention extérieure dans la région.