ANALYSES

L’assassinat des militantes du PKK en France peut-il faire échouer les négociations entre le gouvernement turc et le parti d’Abdullah Öcalan ?

Interview
11 janvier 2013
Le point de vue de Didier Billion
Quelle est la réalité du PKK en France ? Des assassinats ont-ils déjà été opérés en France sur fond de problématique kurde ?

Il est compliqué de connaître précisément le nombre de militants du PKK, ou s’en réclamant, en France puisque c’est une organisation qualifiée de terroriste par l’UE, donc théoriquement illégale. Ce qui est certain, c’est que ce mouvement a une présence déjà ancienne dans le pays. Il y a effectivement eu à plusieurs reprises des procédures judiciaires qui ont été engagées par le pôle anti-terroriste du parquet de Paris visant à stopper les activités de ce parti, notamment en ce qui concerne sa partie financière. Il s’agit notamment de la lutte contre ce que les dirigeants du PKK appellent l’impôt révolutionnaire, ce qu’on peut en réalité qualifier de racket s’exerçant à l’encontre des commerçants des restaurants turcs et/ou kurdes de Paris. Les procédures du pôle anti-terroriste se sont soldées par des inculpations et des peines de prison. La présence du PKK est donc réelle, avérée et organisée.
Concernant les assassinats, un dirigeant nationaliste kurde installé à Paris avait déjà été tué, à la fin des années 80 ; il faisait partie d’un groupe rival du PKK. Il y eut une procédure d’enquête qui n’a jamais abouti. Certains ont expliqué à l’époque qu’il s’agissait probablement d’un règlement de compte entre groupes kurdes et que l’assassinat de ce militant était l’œuvre du PKK. Mais il n’y a jamais eu de preuves. Ces éléments sont en tous cas indicateurs des mœurs très brutales et de la violence qui règnent dans la pratique politique de ces groupes.

Comment le gouvernement français et plus largement l’UE gèrent-ils ses relations avec la Turquie autour de la question kurde ?

Il est vrai que cette question kurde est souvent instrumentalisée dans les relations franco-turques. Cela a été le cas ces dernières années. La Turquie est évidemment assez attentive au fait que les procédures initiées par le pôle anti-terroriste donnent des résultats, et s’en félicite. Nous savons aussi qu’il y a un an et demi, à l’époque où M. Guéant était encore ministre de l’Intérieur, un accord avait été signé entre la Turquie et la France portant sur la lutte anti-terroriste. Ainsi, on peut observer la volonté des dirigeants européens, ou d’une bonne partie d’entre eux en tous cas, d’être assez fermes vis-à-vis du PKK dont je rappelle que c’est une organisation qui est qualifiée de terroriste par l’Union européenne.
Bien sûr les choses sont toujours plus compliquées. Il y a des groupes politiques, notamment les Verts, mais aussi certains partis anciennement communistes, qui considèrent qu’au contraire le PKK est une organisation de libération nationale. Ils entretiennent ainsi des relations avec le PKK, ce qui évidemment n’est pas du goût des autorités turques. C’est ainsi un enjeu politique dans les relations franco-turques ou turco-européennes. On peut malgré tout considérer que la majorité des gouvernements et des responsables politiques européens est plutôt sur une ligne de lutte assez intransigeante contre ce parti.

Le gouvernement turc et Abdullah Öcalan sont en discussion pour un arrêt des hostilités et 'travaillent à un processus de paix'. Où en sont les négociations ? Pourquoi cette situation problématique n’arrive-t-elle pas à se résoudre ?

Nous sommes aujourd’hui dans une période charnière et on ne peut faire que le rapport, au moins en termes de timing et d’agenda politiques, entre ce processus de pourparlers qui a été initié il y a quelque temps et qui se cristallise depuis quelques jours entre l’Etat turc et Abdullah Öcalan, et les assassinats. L’enjeu est d’importance car tant que cette question kurde ne sera pas résolue en Turquie, le processus de démocratisation du pays ne pourra pas aller à son terme. Les discussions sont évidemment compliquées puisque, pour mémoire, la lutte armée initiée par le PKK dure depuis 1984, et s’est soldée à ce jour par 45.000 morts. Le contentieux ne peut donc s’effacer d’un coup de baguette magique.
Il n’empêche que, à la fois pour des raisons politiques intérieures - des échéances présidentielles s’annonçant pour 2014 -, M. Erdogan, le premier ministre qui sera candidat aux présidentielles, aimerait bien se prévaloir de sa capacité à avoir résolu cette question. Il pousse ainsi à ce processus de négociation. Pour sa part, le PKK - en tous cas, son aile favorable à un compromis - considère que finalement les presque 30 ans de lutte armée n’ont pas fait aboutir ses revendications initiales qui étaient l’indépendance ; il réclame aujourd’hui une forme d’autonomie de la région nommée par certains de Kurdistan.
Ainsi, pour des raisons diverses mais complémentaires, la non-résolution de la question kurde envenime les relations politiques internes à la Turquie, tout en ne permettant pas aux nationalistes kurdes de parvenir à imposer leurs revendications. Il est donc plus que jamais nécessaire de trouver une formule de compromis, mais ce serait illusoire de penser que cela peut se régler en quelques heures ou quelques jours. L’essentiel est qu’aujourd’hui le processus soit engagé et qu’il se concrétise le plus vite possible. J’ose simplement formuler le souhait que ces assassinats perpétrés en France ne seront pas l’obstacle qui peut faire échouer ces pourparlers.
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