ANALYSES

Quel est le jeu de l’Algérie dans le traitement de la situation dans le Nord-Mali ?

Interview
30 octobre 2012
Le point de vue de Kader Abderrahim
Dans quel contexte et pourquoi la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton s’est-elle rendue en Algérie ? En quoi consiste le partenariat stratégique établi le 19 octobre entre Washington et Alger ?

Le contexte est celui de la préparation, depuis maintenant plusieurs mois, d’une éventuelle intervention militaire au Nord-Mali de la part des Occidentaux pour tenter de déloger les troupes d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et ses affidés Ansar Dine et Mujao . Il y avait également un agenda purement américain, qui était effectivement la mise en place d’un partenariat stratégique entre l’Algérie et les Etats-Unis et qui consiste essentiellement en des échanges militaires : à la fois en matière de formation des officiers (une formation technique mais également militaire), et aussi probablement, à terme, l’achat de matériel militaire américain.
Il existe une collaboration très ancienne, qui date maintenant d’une quinzaine d’années, entre les services de renseignements américains et algériens sur la question du terrorisme. On voit donc que l’Algérie, sous la férule d’Abdelaziz Bouteflika depuis maintenant une dizaine d’années, renforce progressivement son partenariat avec les Etats-Unis, ce qui évidemment se fait au détriment de la France. Celui-ci permet aussi au pays d’acquérir de plus en plus le statut de puissance régionale, voire de puissance continentale. Il se fait au détriment du grand voisin de l’ouest, le Maroc, qui voit de plus en plus ses positions affaiblies.
Il faut également souligner que ce déplacement d’Hillary Clinton est très important car la secrétaire d’Etat américaine avait prévu initialement de le faire le 1er novembre, date du 50ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ; or celle-ci a avancé son voyage de quelques jours pour négocier avant la visite de François Hollande, et tenter d’arracher la décision sur la participation de l’Algérie à une éventuelle intervention militaire au Nord-Mali.

Les partisans d’une intervention militaire au Nord-Mali semblent attendre que l’Algérie se déclare en leur faveur. Pourquoi l’Algérie traîne-t-elle des pieds pour donner son accord ? Quelle importance ce pays revêt-il dans la reprise du Nord-Mali ?

L’Algérie traîne effectivement des pieds pour une raison qui est absolument fondamentale et qui est un substrat à la fois idéologique et politique. L’Algérie révolutionnaire, celle qui a mené la guerre d’indépendance, a constitutionnalisé le respect de la souveraineté des Etats et des pays. Deuxièmement, elle est extrêmement jalouse de son indépendance et elle ne souhaite absolument pas voir une intervention militaire sur sa frontière Sud parce que, cela pourrait, selon elle, la menacer. Elle craint également que cela fasse voler en éclats le fragile équilibre qui règne au sein du sérail algérien. Il y a en effet énormément de résistance à l’intérieur du système, que ce soit dans l’armée, l’administration, ou encore la police, mais aussi au sein des deux partis dominants que sont le FLN (Front de libération nationale) et le RND (Rassemblement national démocratique) qui sont extrêmement hostiles à une présence occidentale sur leur frontière Sud et ne voulant absolument pas que le pays participe de près ou de loin à une intervention militaire au Mali.
Ensuite, il y a une dimension très algéro-algérienne qui est importante à rappeler : l’Algérie a vécu dix ans de guerre fratricide contre les groupes armés islamiques. Après dix ans d’une guerre terrible qui a fait plus de 200 000 morts, elle a réussi à expurger, sans les avoir éliminé, ces groupes armés de son sol, les repoussant à l’extérieur de son territoire, sur sa frontière Sud. C’est ainsi qu’un certain nombre de groupes, comme Ansar Dine notamment, ont trouvé refuge au Mali, au Niger, en Mauritanie, et autres pays riverains. Extrêmement jalouse de son indépendance, il n’est pas question pour l’Algérie de voir le problème lui revenir en boomerang sur son territoire.

Comment l’Algérie gère-t-elle à son échelle la lutte contre Aqmi et les autres groupes islamistes radicaux ?

Il y a deux choses : tout d’abord il y a Aqmi qui est une sorte de nébuleuse qui profite de l’ombrelle et du parapluie d’Al-Qaïda, et il y a d’autres groupuscules comme Ansar Dine , qui est quand même très largement une invention des services de renseignement algériens. Une délégation d’ Ansar Dine était d’ailleurs à Alger la semaine dernière pour essayer de pousser la négociation et tenter de créer entre les différents groupes armés au Mali des fractures politiques qui amèneraient Aqmi à être isolé, voire marginalisé.
Il faut aussi rappeler que l’Algérie a aussi des otages. On oublie souvent de le dire mais cinq diplomates algériens ont été enlevés il y a plusieurs mois et on ne sait pas où ils sont détenus. On a annoncé plusieurs fois leur mort sans jamais en avoir confirmation. L’Algérie a donc aussi un intérêt politique à ce que les choses évoluent plutôt vers la négociation politique que vers l’intervention militaire.
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