ANALYSES

Que signifie la visite de l’émir du Qatar dans la Bande de Gaza ?

Interview
24 octobre 2012
Le point de vue de Didier Billion
Dans quel contexte et pourquoi l’émir du Qatar s’est-il rendu dans la Bande de Gaza ?
Tout d’abord, cela confirme la volonté du Qatar de déployer une politique extérieure et régionale tous azimuts. Ainsi, depuis quelques années, les dirigeants du Qatar, et tout particulièrement l’émir, ont développé une série impressionnante d’initiatives. Ils ont par exemple tenté au début de l’année, d’opérer un rapprochement entre les factions palestiniennes. Cela n’a été qu’un accord de papier puisqu’il n’a pas été suivi d’effet.
Le deuxième aspect, c’est que le Qatar, depuis le début de l’onde de choc qui parcourt le monde arabe, a clairement compris que les forces se réclamant de l’islam politique avait plutôt le vent en poupe. Le Qatar, fort de ses richesses extraordinaires en hydrocarbures, est ainsi un soutien actif, non seulement politique mais aussi financier, aux nouveaux pouvoirs, comme ceux installés en Tunisie ou en Egypte, qui sont des rameaux des Frères musulmans, donc très proches du gouvernement qatari. Le Hamas, qui dirige la bande de Gaza depuis 2007, se trouve également dans cette logique de soutien puisqu’il est la branche palestinienne des Frères musulmans. C’est dans ce contexte que s’est tenue cette visite politiquement symbolique, accompagnée d’un chèque de 400 millions de dollars, dit-on. Il ne s’agit donc pas seulement d’une visite de courtoisie.

Cette visite n’est-elle pas un camouflet envers l’Autorité palestinienne, et plus largement envers Israël ?
C’est effectivement clairement un choix politique que le Qatar opère. Jusqu’à lors, même si ses amitiés et affinités idéologiques le portaient plutôt à avoir de bonnes relations avec le Hamas pour les raisons que nous évoquions précédemment, il est clair que dans le cas présent, il y a un choix public, symbolique et politique en direction du Hamas. L’Autorité palestinienne n’a en effet plus que le nom d’Autorité. Non seulement à Gaza depuis 2007, mais également en Cisjordanie. Nous savons que l’Autorité palestinienne est dans une crise profonde à la fois pour des raisons de rivalités internes, mais aussi à cause de son impuissance à parvenir à relancer le processus de paix, les Israéliens s’y opposant totalement ; la Cisjordanie est par ailleurs en mauvaise situation financière. Ainsi, dans ce contexte d’affaiblissement considérable de l’Autorité palestinienne qui reste tout de même le représentant légitime du peuple palestinien, le choix de se rendre à Gaza est indéniablement un véritable camouflet. Plus largement, on peut parler de « provocation », en tout cas d’acte inamical du Qatar vis-à-vis d’Israël, mais aussi vis-à-vis d’une bonne partie de la dite communauté internationale, le Hamas étant considéré par cette dernière comme une organisation terroriste. Le fait de s’y rendre officiellement, avec un chèque à l’appui, est de ce point de vue la marque d’une politique d’indépendantisation, et d’affirmation des objectifs du Qatar.
Ceci étant, le Qatar a toujours eu une politique à double ou triple-facettes parce que, dans le même temps, il entretient des relations avec Israël. Il n y a certes pas de reconnaissance diplomatique d’Israël par le Qatar -dans le monde arabe, seuls la Jordanie et l’Egypte reconnaissent Israël- mais en réalité, les échanges sont nombreux entre les dirigeants qataris et israéliens ; il y a même de facto un bureau de représentation commerciale israélien à Doha. On peut même se demander si l’émir n’a pas dû s’assurer de l’autorisation de Tel-Aviv avant de se rendre à Gaza. Il y a donc un jeu d’hypocrisie notoire mais cela relève de cette diplomatie multi-facettes qui n’est pas toujours totalement cohérente.

La visite de l’émir du Qatar à Gaza s’inscrit-elle dans une stratégie d’influence extérieure cohérente ?
Je pense que la seule cohérence actuelle de ce gouvernement qatari, c’est de faire feu de tout bois, soit de prendre des initiatives dans toutes les directions. Mais au final, au-delà de cette volonté d’affirmation, on a du mal à comprendre la logique profonde. Ainsi les Qataris, qui sont tout de même sous la protection militaire des Etats-Unis, n’hésitent pas à s’affirmer contre les positions de Washington.
Par ailleurs, nous savons aussi que l’aide, assez généreuse, du Qatar et des Saoudiens à ceux qui aujourd’hui sont organisés dans une lutte armée en Syrie contre le pouvoir de Bachar el-Assad, est une politique assez dangereuse : certes ils soutiennent leurs amis politiques et notamment les représentants de l’islam politique dans le camp des insurgés syriens, mais en même temps, ils ne contrôlent pas politiquement la situation.
Distribuer de l’argent ne fait pas tout. Le vent pourrait changer de sens dans les années à venir, si le Qatar ne se dote pas d’une véritable politique cohérente. Il s’agit d’un défi pour le Qatar lui-même.
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