ANALYSES

Le changement de prince héritier en Arabie Saoudite implique-t-il une grande transformation politique ? Que présage-t-il pour l’avenir ?

Interview
20 juin 2012
Réponse de Romain Aby, doctorant à l’Institut Français de Géopolitique
L’Arabie Saoudite est entrée dans une phase d’accélération de la succession monarchique, notamment avec l’enchainement de plusieurs décès ces derniers mois. En effet, le prince héritier et ministre de la Défense, Sultan, est décédé en octobre, suivi par Nayef, ministre de l’Intérieur, il y a quelques jours. En poste depuis 1975, ce dernier a été remplacé à la fonction de prince héritier par son frère Salman. L’Arabie Saoudite est aujourd’hui toujours structurée autour des différents mariages du fondateur du royaume, Ibn Saoud. La succession se fait donc à l’horizontale et non à la verticale, c’est-à-dire que ce sont les frères qui se succèdent à la tête de la monarchie.
Dans le cas présent c’est la deuxième figure de la monarchie qui a changé, mais il n’y a pas eu de changement fondamental puisque c’est encore le roi Abdallah qui est aux commandes et possède le plus grand pouvoir, même si sa santé apparait comme fragile (suite à plusieurs opérations du dos). Par contre, la nomination de Salman peut avoir des significations importantes à l’avenir. Il a une personnalité totalement différente de celle de Nayef, puisqu’il a la réputation d’être plus ouvert aux réformes que ne l’était son frère. Nayef avait la réputation d’être beaucoup plus rigide, d’avoir des relations beaucoup plus poussées avec les dignitaires religieux du royaume. D’après certaines sources, il est à l’origine d’interventions saoudiennes à l’étranger, comme celle de Bahreïn en mars 2011. Le roi Abdallah était obligé de composer avec lui parce que Nayef (au même titre que Salman, Sultan et le défunt roi Fahd) fait partie du groupe des « Sudeiris » : ce sont les fils d’une même épouse, censée être l’épouse favorite du fondateur du royaume. Elle a eu avec lui sept fils qui ont presque tous occupé des postes importants au sein de l’administration saoudienne. Concrètement, le centre de pouvoir au sein de la famille royale n’a pas réellement changé pour l’instant, puisque Salman occupe le poste de ministre de la Défense et celui de prince héritier, et que Ahmad – le plus jeunes de frères du groupe des « Sudeiris » – récupère le portefeuille ministériel de Nayef à l’Intérieur.

Abdallah, qui est le fils unique d’une autre épouse d’Ibn Saoud, se retrouve un peu isolé. Il a placé son fils à la tête de la Garde nationale, une structure qui fait contrepoids à l’armée de terre dans le royaume saoudien. Donc en Arabie Saoudite, la question de la succession reste d’actualité et va se poser après chaque décès au sein de la famille royale. Une hypothèse serait de conserver le système de succession à l’horizontale entre frères, en sachant que plus le temps passe, plus ces princes seront âgés et qu’il y aura une forte probabilité qu’ils règnent pour quelques mois seulement. L’autre hypothèse est un saut générationnel. Dans ce cadre-là Abdallah le roi actuel avait créé un Conseil d’allégeance en 2006 qui devait institutionnaliser la succession monarchique. Bien que nécessaire, ce saut générationnel n’est pas encore d’actualité. Quand il le sera, il y aura un vrai débat puisqu’il va falloir choisir entre les lignées existantes et définir laquelle offrira le nouveau roi. D’après les rapports de force interne en Arabie Saoudite, plus le père vit longtemps, plus il est en mesure d’appuyer ses enfants. Donc aujourd’hui les fils d’Abdallah ou ceux de Salman sont clairement favorisés. En sachant qu’Abdallah est roi depuis une dizaine d’années, qu’il a un réseau en place, qu’il a entrepris des réformes nécessaires pour l’Arabie Saoudite.

Dans le cadre de la nomination de Salman, le Conseil d’allégeance n’a eu quasiment aucune utilité. Donc il est légitime de se poser des questions sur le fonctionnement et la nécessité d’une telle structure, d’autant plus que passé le cap de la succession entre frères, les règles sont complètement floues. Les membres du Conseil d’allégeance – plus de 30 –, qui sont tous des princes issus de la famille royale, sont censés statuer pour établir un consensus autour d’une figure qui offre les qualités nécessaires pour être roi. Ce sont des qualités peu claires : humaines, religieuses (il doit être pieux), et doit également avoir de l’expérience politique. La Famille al-Saoud devra donc clarifier la règle de succession sous peine de se poser indéfiniment les mêmes questions.
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