ANALYSES

Après le nouveau plan d’aide de 130 milliards d’euros pour la Grèce, quel est le sentiment de l’opinion publique européenne et quelles conséquences politiques cette décision peut-elle avoir ?

Interview
22 février 2012
Réponse de Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS
L’accord conclu lundi par les Etats membres de l’Union européenne semble laisser un goût amer tant pour les opinions publiques nationales que pour tous ceux qui croient dans le processus d’intégration européenne. Si tout le monde (UE, FMI, BCE, créanciers privés) a participé à ce nouveau plan d’aide de 130 milliards d’euros accordé à la Grèce, il paraît assez évident que la vraie question n’est pas tant de « sauver la Grèce » que d’éviter un défaut désordonné immédiat tant que le nouveau Mécanisme européen de solidarité (MES) n’est pas en place. Ce dernier a en fait pour principal objectif de garantir les pays ayant une taille plus importante, comme l’Espagne ou l’Italie, qui pourraient déstabiliser la totalité de la zone euro en cas de difficulté. Pourtant, il semble que le cœur n’y soit plus et que quelque chose se soit cassé, que ce soit dans les relations inter-gouvernementales ou à l’échelle des opinions publiques.
Du point de vue inter-gouvernemental, de plus en plus d’Etats se disent que la faillite de la Grèce est de toute manière inévitable et qu’il est inutile de continuer à gaspiller l’argent des contribuables. De surcroît, ces Etats n’ont plus aucune confiance en Athènes, coupable d’avoir trop de fois menti sur l’Etat de ses finances publiques et sur le degré d’application des réformes promises. Athènes est désormais sous tutelle européenne, et soumise à une conditionnalité si forte qu’elle peut être comparée à celle liée à un Traité de paix signé par un Etat défait.
Ainsi la Grèce devra inscrire dans sa constitution que le service de la dette est prioritaire, et des ruses techniques (compte séquestré notamment) ont été élaborées pour dissuader les Grecs de tout écart. Cette sortie de crise, même si elle était probablement la seule possible, laisse un goût amer, la violence des échanges entre gouvernements rappelant plus les années 30 que la tant déclamée solidarité européenne.
Du point de vue des opinions publiques aussi, la crise laissera des traces durables.
D’une part, les élections d’avril en Grèce risquent de favoriser les partis extrémistes qui continuent de croitre dans les sondages, même s’il existe une forte contradiction entre la montée en puissance de ces idées extrémistes anti-européennes et anti-Fond monétaire international et la volonté de la majorité des Grecs, qui ne veulent pas quitter la zone euro pour revenir à la drachme. Dans tous les cas, de nouveaux dérapages seront possibles en fonction de la majorité qui sortira des urnes.
D’autre part, je retiens le très fort sentiment d’injustice ressenti par l’opinion publique suite à l’annonce de cet accord. Beaucoup ont été choqués par les mesures de réduction du salaire minimal et par la pauvreté qui est en train de gagner la Grèce. Personne ne pensait qu’une telle situation pouvait survenir en Europe en 2012, symbole, pour certain, de la dégradation de l’Europe face aux pays émergents. Ce sentiment d’injustice flotte finalement un peu partout en Europe. L’évasion fiscale persiste en Grèce à l’heure où l’on demande aux plus pauvres des efforts supplémentaires. Force est de constater que l’on se retrouve avec une Grèce pour laquelle des milliards d’euros ont été injectés sans être sûr pour autant d’éviter sa faillite. Les couches les plus pauvres de la population grecque vont finalement payer pour les erreurs de leur gouvernement et l’on était en droit d’attendre une solution différente.
C’est en cela que la crise grecque marque une rupture. L’UE doit se transformer en profondeur, car en l’état actuel des choses, elle risque une crise politique majeure, en sus de la crise économique, marquée par de forts sentiments d’hostilités entre peuples européens.
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