ANALYSES

L’OTAN ne doit pas être un outil diplomatique

Tribune
10 septembre 2014
D’abord une référence évidente et à la limite de la provocation compte-tenu le climat actuel, à la ville qui accueillit en 1955 les signataires du Pacte, pendant à l’Est de l’Europe de ce que l’OTAN était alors à l’Ouest. Une indication précieuse également sur les priorités aujourd’hui accordées par l’Alliance. De tous les Etats membres, la Pologne est sans doute le plus russophobe (ou en tout cas le plus loquace sur sa russophobie, sans doute expliquée par l’histoire, mais sans pour autant faire de cette posture quoi que ce soit d’historique puisqu’elle est récurrente), et parallèlement le plus engagé en faveur d’une adhésion de l’Ukraine, et ainsi d’une extension des limites de l’OTAN.



Ce double symbole, qui éclipse le contenu du sommet de Newport – dont il convient de mentionner qu’il contient des éléments intéressants sur la force de réaction rapide pour faire face à l’EI (même s’il s’agit à ce stade d’évocations plus que d’un réel plan) mais n’est pas historique, n’en déplaise au Secrétaire général – est assurément politique, et s’insert dans une démarche diplomatique à l’égard de Moscou. D’ailleurs, Monsieur Rasmussen l’a clairement exprimé à la fin du sommet, en déclarant (à propos de la Géorgie, mais aussi de l’Ukraine) que « personne ne peut s’opposer à l’élargissement de l’OTAN », faisant ainsi allusion à la Russie, et ne trompant « personne » sur l’identification explicite de ceux à qui s’adresse ce message.



Problème, si l’OTAN a largement dépassé son cadre d’organisation militaire pendant la guerre froide pour devenir, contexte oblige, un instrument politico-militaire et un outil diplomatique permettant de maintenir le dialogue autant que la pression avec l’URSS, cette alliance n’a plus nécessairement vocation aujourd’hui à être politique. L’idée de vouloir remuer le passé et, pour de multiples raisons – la principale étant sans doute la recherche de légitimité et de pertinence de l’alliance, thème constant depuis deux décennies – de lier le rôle militaire et une fictive mission diplomatique à l’existence de l’OTAN est aussi déplacé que dangereux. Déplacé car ce n’est pas en mettant en avant une organisation militaire, qui plus est hautement symbolique dans son histoire, que le dialogue avec Moscou risque de s’apaiser rapidement. Dangereux car l’alliance a pour mission de défendre la souveraineté et l’intégrité de ses Etats membres, pas de forcer la main à des puissances extérieures.



Dangereux aussi car la fermeté de l’alliance vis-à-vis de Moscou, souhaitée par certains, fantasmés par d’autres, est en fait de la pure rhétorique vide de sens et n’ayant qu’une portée limitée. Quid de l’engagement réel – et on ne parle plus uniquement de diplomatie ici – des Etats membres en cas de confrontation à grande échelle ? Quid aussi des véritables ambitions diplomatiques, au-delà d’une course un peu folle à l’élargissement ? En avançant trop loin dans le bras de fer avec Moscou sans pour autant avoir la moindre assurance que cela pourrait se traduire par des actes forts – bien au contraire – l’OTAN risque de se décrédibiliser et de n’apparaitre, sur le dossier ukrainien, que comme un « machin » réduit à faire de la diplomatie à la place des Etats qui le composent, et avec des résultats médiocres, pour ne pas dire nuls.



Dangereux enfin car cette attitude visant à miser sur la force militaire, qui n’est pas sans rappeler la crise irakienne de 2003, est contre-productive. A une époque où les puissances devraient avoir retenu les leçons du passé, et appris à quel point il convient de distinguer l’outil militaire, pouvant être utilisé en dernier recours, de la diplomatie, et dans un contexte où cette dernière devrait pour des raisons évidentes – la Russie n’est pas l’Irak agonisante et désarmée de Saddam Hussein – être la priorité absolue, le fait de montrer les muscles est un retour en arrière inconsidéré.



L’ancien diplomate américain George Kennan, l’un des théoriciens de l’endiguement du communisme à la fin des années 1940 et par voie de conséquence avocat d’un rôle diplomatique fort pour une organisation comme l’OTAN, s’éleva contre l’élargissement de cette dernière dans les années 1990, tandis que le Pacte Varsovie s’écrivait au passé. Plus largement, Kennan et d’autres questionnaient la pertinence d’un rôle diplomatique, même non avoué, pour l’OTAN dans l’après-guerre froide. Les problèmes actuels ne sont donc pas nouveaux, la preuve que les réflexions sur le rôle à assigner à l’OTAN n’ont pas encore abouti.



En clair, l’OTAN ne doit pas, dans un contexte post-guerre froide, être un outil diplomatique. Son existence est sans doute nécessaire en tant qu’organisation militaire, car elle est de fait l’armée la plus puissante au monde, et assure une protection comme nulle autre à ses Etats membres. Mais cette sécurité collective ne doit pas se muer en une contrainte collective et s’imposer face à la diplomatie.



*Il a récemment publié Une guerre pacifique. La confrontation Pékin-Washington , aux éditions ESKA.



->http://leplus.nouvelobs.com/] Cette tribune est publiée en partenariat avec [Le Plus du Nouvel Obs





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