ANALYSES

La question kurde au regard du désordre régional

Tribune
29 août 2014
Entretien avec Jordi Tejel Gorgas, historien à l'IHEID (Genève), auteur de « La question kurde : passé et présent »
Dans quel moment historique émerge la question kurde ?

Le cas kurde est intéressant car le passage d’une « catégorie » ethnique kurde à celle d’un « groupe » national par le truchement de l’intervention d’entrepreneurs ethno-politiques se fait dans un contexte historique extrêmement changeant, avec des conséquences inouïes. Entre 1909 et 1918, alors que des intellectuels kurdes basés à Istanbul commencent à poser les fondements d’un mouvement culturel et politique visant à créer un « groupe » homogène, faisant ainsi fi de la diversité des identités kurdes, la fin de l’Empire ottoman conduit à leur division au sein de nouveaux Etats qui se revendiquent désormais comme des Etats-nations.
En effet, le Traité de Sèvres du 16 août 1920, conclu entre le gouvernement ottoman et les Alliés, prévoit dans ses articles 62, 63 et 64 la création d’un Etat kurde autonome, ou complètement indépendant, dans la majeure partie du Kurdistan ottoman. Le sort des Kurdes habitant dans le vilayet de Mossoul doit cependant se décider ultérieurement. Toutefois, les divisions entre les Alliés et les Kurdes eux-mêmes –notamment à propos de l’émergence d’un Etat arménien dans le Nord-Est anatolien–, ainsi que les victoires des milices nationalistes turques sur le terrain en 1922, ouvrent la porte à la renégociation du traité de Sèvres. Dès lors, le traité de Lausanne, signé en juillet 1923, met fin aux revendications arméniennes et kurdes.
Dans un très bref laps de temps donc, les élites nationalistes kurdes voient leur projet de formation d’un « groupe national » entravé par un processus de « minorisation », se traduisant soit par une politique d’assimilation culturelle –en Turquie et en Iran–, soit par une relation de dépendance des Kurdes avec la « majorité », notamment en Irak, dans le cadre de la protection des « droits des minorités » plaidée par la Société des Nations pendant l’entre-deux-guerres. Les Kurdes de Syrie, quant à eux, ne furent pas reconnus comme une « minorité » avec des droits particuliers ni par la puissance mandataire française ni ultérieurement par les divers régimes syriens. Par la suite, l’histoire des relations de pouvoir dans chacun de ces pays va largement influer sur l’évolution des divers mouvements politiques kurdes au cours du XXe siècle.

Comment a-t-elle évolué ?

En dépit des transformations expérimentées par les Etats moyen-orientaux dans l’ère postcoloniale, les Kurdes ont continué à être « minorisés », du point de vue légal du moins, par les régimes en place. En effet, malgré les avancées significatives en Turquie dans la reconnaissance d’un « problème kurde », les partis politiques majoritaires turcs continuent de poser comme condition à l’octroi de droits fondamentaux plus larges aux « minorités » que celles-ci acceptent la turcité comme éléments clés de l’identité « nationale » de la Turquie. De même, l’opposition syrienne s’est montrée, dès 2011, prête à accorder quelques droits culturels aux Kurdes en échange de leur reconnaissance de l’arabité comme valeur indiscutable du pays, tandis que le régime –en théorie socialiste et pan-arabe– procède actuellement à des concessions aux diverses « minorités » afin de garantir sa survie. L’expérience d’autonomie kurde dans le Nord de l’Irak depuis 1992, mais surtout la reconnaissance des Kurdes comme une nation à part entière dans un Irak fédéral à partir de 2005, constitue donc une exception sujette, par ailleurs, aux aléas des rapports de force au niveau national et régional.
La perspective de longue durée permet cependant d’identifier des périodes –certes de courte durée– dans lesquelles des segments du « groupe » kurde, voire du mouvement national kurde, ont été intégrés, malgré ses limites, dans le système politique ou encore dans un système d’alliances avec d’autres groupes d’opposition. En ce sens, une approche dynamique de la question kurde nous invite à ne pas réifier les positions et les situations des acteurs minoritaires ; mais au contraire à prendre en considération leur capacité d’ agency (capacité d’agir), à la fois dans l’arène minoritaire et non minoritaire. L’ agency des acteurs minoritaires se heurte toutefois à des limites, en particulier lorsque les Etats coordonnent leurs actions à l’encontre des premiers ou lorsque une violence massive est exercée par un Etat donné à l’encontre de ses minorités. Paradoxalement, comme le cas irakien nous l’a montré dans les années 1980, la répression la plus violente qui soit et la reconnaissance de l’existence d’un « groupe » kurde peuvent aller de pair.
Force est cependant de reconnaître que des bouleversements tels que l’invasion américaine de l’Irak (2003) ou encore les révoltes arabes (2010-2011) ont fait de la question kurde, longtemps reléguée à une position marginale dans l’espace moyen-oriental en faveur notamment du conflit israélo-arabe, un sujet d’intérêt grandissant non seulement dans les médias, mais également dans le monde académique et diplomatique, lesquels n’hésitent pas à parler d’une « nouvelle dynamique kurde ».

De quelle manière l’espace kurde a-t-il été impacté depuis le début des printemps arabes en 2011 ?

Les révoltes arabes de 2010-2011 ont bouleversé le Moyen-Orient, y compris l’espace kurde. D’une part, longtemps marginale, la question kurde en Syrie a été propulsée sur le devant de la scène nationale et régionale, suite à l’évolution de la révolte syrienne initiée en mars 2011. Le 19 juillet 2012, Bachar el-Assad décide de retirer partiellement ses troupes du Nord syrien contribuant ainsi à l’apparition d’une autonomie de facto qui en à peine deux ans a réussi à s’institutionnaliser et à garantir sa durabilité dans un contexte de violence totale. D’autre part, les frontières entre la Syrie et l’Irak se sont effacées en partie à cause de l’émergence d’un autre acteur transfrontalier l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui a bénéficié du désordre régnant en Syrie pour rebondir d’autant plus fort en Irak, jusqu’au point de menacer la survie du gouvernement de Bagdad. En outre, l’EIIL s’attaque désormais aux combattants kurdes au Nord syrien et au Nord irakien mettant en péril les avancées territoriales et politiques des Kurdes obtenus au cours des deux dernières décennies.
Les révoltes arabes ont eu aussi un impact sur les Kurdes de Turquie, même s’il a été plus indirect. La crise syrienne, interprétée par Recep Tayyip Erdogan à travers une grille religieuse sectaire qui oppose sunnites et chiites, a renforcé la proximité du gouvernement turc avec son partenaire kurde, le président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), Massoud Barzani, créant ainsi des tensions dans le champ politique kurde entre ce dernier et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation très critique avec la politique kurde d’Erdogan.

S’achemine-t-on vers la naissance d’un Etat kurde ?

L’espace kurde –de la Syrie à l’Irak en passant par la Turquie où les municipalités contrôlées par les nationalistes kurdes se sont érigées en véritables contre-pouvoirs politiques– se trouve dans une phase de transition vers de nouvelles formes d’autonomie, aux contours flous, avançant à des rythmes différenciés et jouissant de « légitimités » juridiques dissemblables. En effet, plus que la naissance d’un Etat kurde dans un sens classique du terme nous avons assisté en deux décennies à la formation, pour l’instant, de deux entités kurdes qui sont venues confirmer, si besoin était, la crise de l’Etat westphalien au Moyen-Orient, voire au-delà.
Derrière cette évolution a priori similaire se cachent cependant des réalités locales bien différentes. Tout d’abord, le statut de ces deux entités diffère. La Constitution irakienne de 2005 définit l’Irak comme un Etat fédéral et reconnaît le Kurdistan irakien comme un territoire autonome doté d’importantes prérogatives. Deuxièmement, leur « légitimité » internationale diverge. Ainsi, le GRK est reconnu comme un acteur « irakien » et régional à part entière. Son président, Massoud Barzani, est reçu dans la plupart des capitales moyen-orientales et occidentales, tandis que sa capitale, Erbil, accueille bon nombre de consulats du monde entier.
À l’inverse, les trois « cantons » kurdes dominés par le Parti de l’union démocratique (PYD), organisation sœur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) de Turquie, constituent une nouvelle zone grise au Moyen-Orient. Aucun Etat n’a reconnu la valeur légale de ces « zones libérées » guidées selon le nouveau mot d’ordre du PKK : l’« autonomie démocratique ». Excepté les Etats parias de la région (Syrie et Iran) ou en phase de décomposition (Irak), aucun gouvernement ne maintient des relations « diplomatiques » avec les « ministres des Affaires étrangères » des cantons contrôlés par une organisation (le PYD) considérée comme terroriste au même titre que le PKK.
Enfin, les relations de type clientéliste tissées par les mouvements kurdes avec des acteurs étatiques aux intérêts géostratégiques opposés –GRK avec la Turquie et les Etats-Unis/PYD avec la Syrie et l’Iran– semblent éloigner la perspective d’une entente intra-kurde. Paradoxalement, les deux pôles sont conscients de la nécessité d’arriver à un compromis, ni l’un ni l’autre ne pouvant s’imposer dans l’ensemble de l’espace kurde. La menace bien réelle posée par l’avancée fulgurante des groupes armés de l’EIIL vers le Kurdistan irakien est en ce sens un rappel des limites du mouvement kurde.
En somme, les opportunités qui se sont offertes aux Kurdes dans les années 2000 ne peuvent pas nous faire oublier le poids de certaines dynamiques structurelles. Aujourd’hui comme hier, les acteurs kurdes –parce que « minoritaires »– ne sont pas maîtres du jeu régional et devront à nouveau soit rechercher des alliances avec des Etats aux idéologies a priori contraires aux objectifs du nationalisme kurde, soit se lancer dans une fuite en avant avec des conséquences encore imprévisibles.




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