ANALYSES

Chine : quelles perspectives économiques ?

Tribune
18 août 2014
Par Dominique Jolly, Professeur de Stratégie d’entreprise à Skema Business School, auteur de « Chine, colosse aux pieds d’argile »
L’industrie chinoise a longtemps profité du faible coût de la main d’œuvre, artificiellement entretenu par le flux constant de migrants internes venus des campagnes pour travailler dans les usines. Aujourd’hui, la Chine est concurrencée par les pays d’Asie du Sud-Est où les coûts salariaux sont plus faibles. L’atelier du monde doit-il se reconvertir ?

La Chine doit effectivement se reconvertir, mais ce processus est à l’œuvre depuis plusieurs années. Dans des activités comme le textile, situé pour une large part dans le sud de la Chine, beaucoup d’entrepreneurs ont décidé de transférer une partie de la production soit vers des provinces assez proches, comme Guizhou, ou Guangxi ou encore Yunnan, soit vers des provinces plus lointaines comme le Sichuan. Il y a déjà un certain nombre d’entrepreneurs chinois qui ont transféré une partie de leur production dans ces régions, moins chères que la bande côtière. A vrai dire, il n’est pas nécessaire de s’éloigner beaucoup pour réduire les coûts. Ainsi, la première stratégie consiste à transférer une partie des activités dans des provinces chinoises.
La deuxième stratégie est de délocaliser dans des pays voisins, comme l’Inde, le Vietnam, le Laos, le Cambodge, les Philippines, la Birmanie, le Bangladesh, où la production est moins chère.
Par ailleurs, on observe une forte mécanisation de la production. Il s’agit d’une réaction face à l’augmentation des salaires. Foxconn, par exemple, prévoit d’installer des robots par dizaines de milliers, ce qui montre que ce processus est déjà bien amorcé.
Ces stratégies de réponse à l’accroissement du coût salarial, de l’espace, du financement, des transports, sont mises en œuvre depuis déjà plusieurs années. Néanmoins, elles sont propres à la production de biens à contenu technologique limité ou nul (comme le textile).

La Chine est souvent incriminée pour sa tendance à « copier » les produits étrangers. Le pays est-il capable d’innover, notamment dans le secteur des hautes technologies ?

Les dirigeants chinois montent en gamme sur les produits. L’époque de la Chine qui fabrique des vélos pour Décathlon et des chemises pour Kiabi est terminée, même si cela constitue toujours une part importante de ses exportations. Les exportations de produits de haute technologie, assemblés en Chine, sont en constante augmentation. Il y a une montée en gamme dans la technicité de la production ainsi que dans la conception. La Chine a donc conscience de la nécessité d’innover, et ce depuis au moins dix ans.
La question maintenant est de savoir si la Chine est capable d’innover. La Chine commence à avoir des universités de niveau international. Cependant, elles demeurent peu nombreuses : il y a 2 300 universités en Chine et seule une centaine fait de la recherche. Parmi ces cent universités, les dix premières sont excellentes et ont des accords avec le MIT, Polytechnique, etc. Egalement, les centres de recherche publics sont en développement, et commencent à publier des travaux significatifs sur le plan de la recherche dans des revues réputées.
Aussi, toujours dans le secteur public, les parcs scientifiques et techniques se développent (le pays en compte aujourd’hui une centaine). La concentration de firmes étrangères dans ces parcs est considérable. Ceux de Zhangjiang ou Zhongguancun, notamment, sont très importants. Microsoft dispose d’un centre de R&D à Zhongguancun qui emploie 3 300 personnes, ce qui est considérable. Cela signifie que Microsoft croit en la capacité de la Chine à faire du développement technologique. Par ailleurs, les entreprises étrangères commencent à venir et à faire des centres de R&D en Chine. Les entreprises chinoises commencent ainsi à avoir des engagements assez significatifs en R&D, et ce dans divers domaines. Enfin, l’environnement juridique devient meilleur, ce qui favorise le développement d’entreprises innovantes et de la R&D.
Tous les ingrédients sont donc réunis pour faire de la R&D et cela se développe de plus en plus. Aujourd’hui, la Chine dépose 650 000 brevets par an, contre 500 000 pour les Américains, dépassés depuis 3 ans. Donc à la question de savoir si la Chine est capable d’innover on serait tenté de répondre oui, mais dans la réalité il va falloir attendre encore un peu. En effet, l’analyse du contenu de ces brevets révèle qu’il s’agit, pour l’essentiel, de brevets d’innovation incrémentale, avec très peu d’innovation fondamentale. Autrement dit, l’innovation reste limitée.
Par ailleurs, en Chine, les valeurs confucéennes constituent un frein à l’innovation dans la mesure où elles limitent la prise d’initiative. Le poids de la hiérarchie est très fort et cantonne tous les employés à un rôle d’exécution, ce qui est ennuyeux pour la recherche car il faut savoir casser les routines. De ce fait, un certain nombre d’entreprises se reposent sur la diaspora, font revenir des expatriés, qui n’ont plus la même approche du fait de leur expérience à l’étranger. Ils peuvent ainsi transmettre d’autres façons de s’organiser et de penser la recherche et le développement.

La Chine demeure un pays en pleine croissance et représente du fait de sa population l’un des marchés les plus importants au monde, quelles sont les entreprises qui peuvent s’implanter durablement et tirer profit de ce marché ?

Tout d’abord, il existe déjà des entreprises qui sont installées durablement. Par exemple, Schneider Electric est en Chine depuis 1984, et emploie aujourd’hui 28 000 personnes sur place, dont 2 000 en R&D. Carrefour est présent en Chine depuis 1995, où il emploie 60 000 personnes et dispose de 300 hypermarchés.
A la question de savoir si de nouvelles entreprises peuvent aujourd’hui s’implanter durablement en Chine, je répondrais par l’affirmative. Dans mon livre, Chine : colosse aux pieds d’argile , je liste quinze zones de fragilité de la Chine, dont la pollution et les problèmes environnementaux constituent les problématiques majeures, parce que beaucoup de personnes refusent d’aller travailler en Chine à cause de cela. On peut lire mon livre de deux façons : soit on ne voit que le côté négatif de ces quinze zones de fragilité et on s’en plaint, soit on se dit que si la Chine est un gros pollueur, cela représente une opportunité énorme pour les entreprises françaises et européennes, car c’est l’un des principaux problèmes auquel les Chinois veulent remédier. Donc, il y a une vraie opportunité de business et on peut décliner cette analyse pour les autres zones de fragilité. L’autre handicap majeur de la Chine est la démographie. La population est vieillissante, ce qui signifie plus de personnes âgées à soutenir et moins de jeunes qui travaillent. C’est un sujet de préoccupation majeur, d’autant plus qu’en Chine les enfants gardent les parents à la maison. Cela ne sera bientôt plus possible, il va donc falloir développer des maisons de retraite, presque inexistantes actuellement. C’est une fragilité majeure du modèle chinois, mais dans le même temps cela constitue une opportunité pour les entreprises qui gèrent les maisons de retraite. Sur chacune des fragilités du modèle chinois on peut voir les choses du côté négatif ou se dire que c’est une raison de s’implanter durablement car il y a des activités à développer afin de remédier à ces problèmes.

25 ans après les évènements de Tiananmen, le PCC (parti communiste chinois) dirige toujours le pays d’une main de fer. Les scandales de corruption et les revendications à plus de libertés peuvent-ils affecter la structure du pouvoir politique chinois ?

Les scandales de corruption sont portés au-devant de la scène et sont largement médiatisés. C’est un moyen pour le gouvernement de montrer aux Chinois qu’il s’occupe des fonctionnaires incompétents et/ou corrompus. Cela permet au gouvernement d’entretenir son image.
De plus, le Parti Communiste Chinois a les bons « capteurs » en Chine. Ils sont présents partout, analysent la situation et font remonter les informations. Globalement, l’éventail de liberté s’élargit, en témoigne l’augmentation du nombre de pays dans lesquels les Chinois sont autorisés à se rendre : il y en avait une dizaine dans les années 1970 ; ils sont aujourd’hui autour de 70 ou 80. L’importante caisse de résonnance qu’est la blogosphère joue également un rôle important et doit contribuer à la dénonciation d’un certain nombre de cas de corruption. Il y a donc des éléments qui jouent plutôt positivement, qui font que le gouvernement relâche peu à peu la pression. En revanche, la baisse du taux de croissance va être difficile à gérer, car le gouvernement a bâti sa légitimité sur sa réussite économique. A ce niveau-là, il peut y avoir une remise en cause du pouvoir. Mais demander un modèle démocratique n’a pas de sens, cela peut se faire par étape ou localement.




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