ANALYSES

Edifiant Kriegspiel en Amérique latine

Tribune
18 juillet 2014
Le fil conducteur, il y en a un est révélateur de la substantifique moelle en dispute. Sans doute les richesses de la terre, agricoles, énergétiques et minérales des Amériques, ressources en voie de raréfaction. Peut-être l’accès à des marchés porteurs en ces temps de crise et de semi-crise dans le monde « occidental ». Les classes moyennes montantes du Brésil et du Mexique font saliver les papilles des entreprises et des gouvernements européens, états-uniens, japonais, russes, chinois et indiens. Toutes choses qui hier ou avant-hier, en temps de guerre froide se réglait par la voie des armes. Cette page-là a été tournée. Le jeu n’est plus et ne peut plus être maitrisé comme antan par les eskimos de deux pôles opposés. Plus ouverte, la concurrence s’est faite plus savante. La bataille se joue sur la définition de son champ. Les vainqueurs cherchent le hors-jeu consensuel d’un maximum d’adversaires, plus ou moins ennemis, plus ou moins amis.

Superpuissance ayant seule survécu à la bipolarité, les Etats-Unis ont incontestablement des instruments influents d’avance. Leurs normes, culturelles, financières, linguistiques, juridiques, militaires, monétaires, morales, étaient peu ou prou devenues, dans le feu de la guerre froide, celles de leurs obligés européens et asiatiques. Ce savoir-faire invasif est aujourd’hui en quête de mondialisation. Juillet 2014 a permis d’en vérifier la portée agressive, avec l’Argentine associée émergente de Washington au sein du G-20, et avec la France, pourtant normalisée depuis son adhésion pleine à l’OTAN en 2008. Argentine et France ont été de façon parallèle, mises en examen et condamnées par des entités judicaires nord-américaines. La « Loi », la règle économique et financière, violée par ces deux pays est celle des Etats-Unis. La source de sa légitimité universelle est bien connue. Elle repose sur la destinée manifeste que se sont historiquement attribués, en raison de leur différentiel de puissance, les Etats-Unis.

Les situations argentine et française sont différentes. L’Argentine a été condamnée pour avoir consolidé souverainement sa dette extérieure et ainsi spolié les créanciers nord-américains. Une banque française, la BNP, a été sanctionnée pour avoir violé l’embargo décrété unilatéralement par les Etats-Unis à l’égard de Cuba. Mais la logique de ces deux démarches répond à une intentionnalité identique. Celle d’imposer comme norme universelle, une grille de valeurs, définie par les autorités de Washington.

« Les bornes sont dépassées », il s’agit « d’une nouvelle forme d’occupation », a déclaré concernant la France et la BNP, l’ancien premier ministre Michel Rocard (1). Cette instrumentalisation du dollar signe, a-t-t-il conclu, « la fin de son universalité ». Le ton est gaullien. L’interpellation s’adresse aux responsables français d’abord, européens ensuite, tout comme à leurs opinions publiques. Cela dit d’Europe, remarque pour le regretter, Michel Rocard, il n’y a eu aucune réaction critique. Le commentaire est pourtant erroné. Les medias européens, la direction de la banque française condamnée, ont au contraire abondé dans le sens du poil. Ils ont plaidé l’erreur d’appréciation de banquiers indifférents aux affaires du monde, et donc aux directives politiques et diplomatiques des Etats-Unis. On pouvait par exemple lire dans Le Monde du 2 juillet 2014, une appréciation révélatrice de cette confusion des points de vue : « On a le droit de penser ce que l’on veut des lois américaines, (..), mais tout le monde sait qu’il ne vaut pas mieux jouer au petit malin »(2). Reconnaissant lui aussi la légitimité universelle de cette décision, l’administrateur directeur général de la BNP, « a reconnu la responsabilité de la banque» et des « pratiques contraires à l’éthique ». Tout en signalant, comme à regret, que « les opérations en cause », (..) « auraient été licites au vu de la réglementation française et européenne »(3). La BNP et le gouvernement français ont néanmoins accepté la mise sous surveillance de la banque française par la justice des Etats-Unis et le FBI.

D’Italie, est venue le 9 juillet 2014 une réaction indignée. Le parti de gouvernement, le Parti démocratique, a condamné le droit de regard de la justice américaine sur la gestion de sa dette par l’Argentine. Le PD a au-delà ainsi traité aussi de l’affaire BNP Paribas. « Le moment est venu », a déclaré la formation politique italienne, « de rompre avec le chaos normatif international, et de travailler à l’élaboration de règles respectées par tous ». L’Allemagne a réagi de façon similaire sur un contentieux voisin. Exclue de l’« anglosphère »(4), espionnée par les Etats-Unis, elle a vivement répondu. Rompant avec une diplomatie économique, traditionnellement réservée, elle a de façon gaullienne expulsé deux agents de renseignement des Etats-Unis. Elle a cherché des alliés. Qu’elle a trouvé en Amérique latine. L’Allemagne a refusé avec le Brésil et d’autres pays de cette région du monde, depuis 2003, de cautionner les ingérences militaires occidentales en Irak et en Libye. La mise à découvert des agissements hostiles des services de renseignement des Etats-Unis, en 2013 et en 2014, l’ont conduit à aller plus loin, réactualisant ainsi paradoxalement le discours d’affirmation nationale et européenne du général de Gaulle. Brésil et Allemagne ont en effet œuvré de conserve en 2014 pour construire une multilatéralité cybernétique. Prenant acte de l’inertie des solidarités partisanes européennes, le SPD, parti de la coalition gouvernementale allemande, a mis sur pied une internationale contestataire. L’Alliance progressiste, c’est son nom, s’est réunie à Montevideo (Uruguay) les 22 et 23 juillet 2014.

Le mouvement des pièces sur le damier de la diplomatie mondiale a pourtant répondu à l’attente signalée par Michel Rocard. Non pas à Bruxelles ou à Paris, mais... à Fortaleza et Brasilia au Brésil. Les 15 et 16 juillet 2014, le Brésil recevait ses associés du groupe BRIC, l’Afrique du sud, la Chine, l’Inde et la Russie. Echaudés par la fin de non-recevoir opposée à leurs demandes de réforme de la gouvernance internationale - Banque mondiale, FMI, ONU -, par l’exclusion de la Russie du G-20, et les prétentions à l’universalité de la justice des Etats-Unis, les BRIC ont renforcé leur institutionnalité. Ils ont annoncé la création d’une banque de développement dont le siège a été fixé en Chine, à Shanghaï, ainsi que d’un fonds de réserves. Ils ont par ailleurs ouvert un dialogue porteur d’autres solidarités avec les pays de l’UNASUR, l’Union des nations d’Amérique du sud. L’Argentine et la Colombie étaient demandeurs en raison de leurs difficultés économiques. La Colombie, pourtant alliée des Etats-Unis, a sollicité le soutien des BRIC et plus particulièrement de la Russie à son processus de paix intérieure. Cuba, le Costa-Rica et le Mexique étaient présents. Cuba qui est toujours soumis à un embargo unilatéral par Washington. Et le Costa-Rica, désormais dirigé par un président qui s’est fixé comme objectif de sortir son pays de la « monogamie relationnelle avec les Etats-Unis ». Quant au Mexique le PRI, revenu au pouvoir en 2012, a décidé de créer une trilatérale, rassemblant des formations politiques africaines, asiatiques et latino-américaines. Cette organisation a programmé une réunion à Shanghaï dans quelques semaines.

Les uns et les autres ont consolidé leurs liens bilatéraux, en vue de conforter leur prise de distance à l’égard du système « occidental ». Le Brésil a signé un contrat d’achat d’armements russes. Cuba a autorisé Moscou à rouvrir une station d’écoute située face aux côtes de Floride. La Chine a réuni un forum avec l’Amérique latine.

Divers articles mettent en évidence les – réelles – concurrences existant au sein du groupe BRIC. Mais ce serait sans doute oublier la vieille, mais néanmoins efficiente distinction inventée par un chinois éminent Mao Tse Toung entre contradictions principales et secondaires. Depuis 1989, les Etats-Unis et leurs obligés, ont fait reculer l’espace russe d’Europe centrale aux confins de la Volga, expulsé la Russie d’Afrique australe et d’Amérique centrale, réduit militairement son influence au Proche et au Moyen-Orient, comme en Afghanistan. La pression financière et économique a été maintenue sur les Etats, latino-américains, refusant les règles définies à Washington. Une fin de non-recevoir a été donnée à toute démocratisation du système onusien attendue par le Brésil, la Chine et l’Inde. Rien d’étonnant à ce que les uns et les autres, mettent entre parenthèse leurs différences. Et qu’ensemble comme les villageois du film indien Lagaan (5), ils se convertissent aux techniques occidentales, pour prendre, à la loyale, les Etats-Unis et leurs obligés à leur propre jeu.
(1) Dans « Le Monde », le 8 juillet 2014
(2) Jean-baptiste Jacquin, Le Monde, 2 juillet 2014, Eco et entreprise, page 1
(3) Lettre ouverte de la Direction générale de BNP Paribas, datée du 3 juillet 2014
(4) Voir Bertrand badie, La diplomatie de connivence, Paris la Découverte, 2013, p151
(5) Lagaan, film indien de Ashutosh Gowariker, présenté au festival de cannes en 2001


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