ANALYSES

Après l’attaque de Mpeketoni, quelles perspectives politiques pour le Kenya ?

Tribune
1 juillet 2014
Par Julie Gobillard, analyste politique, spécialiste de l’Afrique de l’Est
Aucune attaque revendiquée par Al-Shabaab, depuis celle de Westgate, n'avait fait autant de victimes que celle menée à Mpeketoni, petite ville côtière à majorité musulmane de l'est du pays et située à moins de 200 km de la frontière somalienne. Durant plusieurs heures, une cinquantaine de combattants lourdement armés et cagoulés tuèrent plus de 48 hommes, égorgés devant femmes et enfants, tués par balles devant une retransmission de la coupe du monde, exécutés sans sommation dans les rues ou faute d'avoir su réciter la shahada (2). Quelques heures plus tard, les combattants firent une dizaine de morts dans la localité voisine de Poromoko, avant de disparaître. Entre temps, Al-Shabaab a revendiqué l'action, déclarant le Kenya « officiellement zone de guerre ». Mais au delà des apparences, cette attaque se distingue des précédentes puisqu'Al-Shabaab revendique pour la première fois une attaque qui serait non seulement un acte de représailles contre la présence des troupes étrangères en Somalie, notamment l'engagement de troupes kényanes au sein de l'AMISOM (3), mais encore une vengeance contre « l'oppression des musulmans du Kenya par la coercition, l'intimidation et les meurtres extrajudiciaires de savants musulmans ».

La référence au contexte intérieur kényan est ici double. D'une part, les somalis résidant au Kenya et plus généralement les populations musulmanes, subissent depuis plusieurs mois une intense pression de la part des forces de polices kenyanes, qui à force de contrôles abusifs et d'arrestations sommaires nourrissent un climat délétère (4). D'autre part, trois leaders musulmans connus pour leurs sympathies pour Al-Shabaab ont été sauvagement assassinés depuis 2012 dans la ville côtière de Mombasa (5). Restés impunis, ces meurtres sont communément attribués aux forces de police, qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, semblent disposer d'un blanc-seing des autorités pour endiguer dans le sang l'implantation d'un radicalisme islamiste dans cette région. Dans ce contexte, il n'est pas anodin qu'Al-Shabaab ne se soit attaqué à des civils qu'après avoir échoué à détruire le poste de police de Mpeketoni, et que le groupe islamiste affiche sa détermination à venger les somalis et musulmans du Kenya, alors que jusqu'à présent les attentats menés hors de Somalie ne visaient qu’à punir les gouvernements de leur participation à l'AMISOM. Désormais, le Kenya constituerait ainsi une cible en raison de la politique qu'il mène à l'égard des musulmans dans son propre pays, et non plus seulement pour ses engagements en matière de politique extérieure ; des ennemis politiques seraient visés au Kenya, mais non plus le pays en tant que tel. Dans le même temps, Al-Shabaab ne serait plus tout à fait l'ennemi extérieur venu de Somalie : en s'adressant directement aux musulmans kenyans et en les incitants à la révolte individuelle (6) avec l'appui de sympathisants locaux, le groupe tend pour la première fois à agir sur la situation politique intérieure du pays.

Bien que l'attentat ait été explicitement revendiqué par Al-Shabaab et que les témoignages des survivants ont unanimement corroboré l'implication du groupe, le chef de l'État Uhuru Kenyatta a cependant nié la responsabilité d'Al-Shabaab et à au contraire accusé « des réseaux politiques locaux » qui seraient liés à des « gangs criminels », créant la surprise dans l'opinion et chez les observateurs. Alors que le Président Kenyatta a toujours été prompt à fustiger le terrorisme comme « problème mondial nécessitant une solution mondiale » (7) et à présenter son pays comme la victime d'un terrorisme aveugle globalisé non spécifiquement ancré dans le contexte est-africain, l'aveu de relais sur le territoire kényan, voire l'implication directe de figures politiques kényanes, représente à première vue un bouleversement quant à la prise en compte de la menace sécuritaire de la part des autorités. En cessant publiquement d'incriminer une force extérieure comme seule responsable de sa faillite sécuritaire, les pouvoirs publics se donneraient les moyens d'examiner enfin, sans tabou, les facteurs politiques intérieurs qui concourent à l'émergence d'une menace intérieure réelle et qui ne cesse d'augmenter. Car si Al-Shabaab réoriente son discours en direction des musulmans du Kenya, c'est parce que l'augmentation du nombre de sympathisants est une réalité sur le sol kényan. Au sein des communautés musulmanes stigmatisées et marginalisées, en particulier celle des réfugiés somaliens, une tendance de plus en plus forte pousse des jeunes et des modérés à se tourner vers des leaders islamistes sympathisants d'Al-Shabaab qui ont tôt fait d'identifier les violences dont ils sont victimes au Kenya à celle que « leurs frères » subissent en Somalie, et pour lesquelles ils tiennent dans les deux cas le gouvernement Kenya pour responsable direct (8).

Mais au lieu de faire face à ce problème, le président kényan a finalement choisi de réactiver la politique du pire. Amené ultérieurement à préciser sa pensée, il a ainsi qualifié les attaques survenues à Mpeketoni et Poromoko de « violences ethniques aux motivations politiques », visant implicitement la participation de l'opposition et en particulier l'implication de Raila Odinga, rival malheureux de Kenyatta aux élections présidentielles de 2013 et chef du principal parti d'opposition, l'Orange Democratic Movement (ODM). Alors que le président Kenyatta est toujours actuellement sous le coup d'une accusation de crime contre l'Humanité par la Cour pénale internationale, qui lui reproche d'avoir participé avec son actuel vice-président, William Ruto, à l'escalade des violences ethniques qui ont suivi l'élection présidentielle de 2007 et qui ont causé la mort de plus de 1200 personnes, une telle déclaration laisse naturellement songeur quant aux intentions poursuivies par Kenyatta. Dans un contexte politique intérieur tendu, où l'opposition, regroupée autour de la Coalition for Reforms and Democracy (CORD) et emmenée par Raila Odinga lui-même, est déjà à couteaux tirés avec les partisans du pouvoir en place (9), la déclaration du président Kenyatta ne manque pas d'apparaître comme un refus de relancer le dialogue national, une stigmatisation des mouvements d’opposition voire même comme une invitation latente aux violences partisanes qu'elle disait dénoncer (10).

Ces manœuvres politiciennes menacent doublement la stabilité nationale. À court terme, en ravivant des rivalités politiques qui instrumentalisent les appartenances ethniques et en fragilisant sciemment l'unité d'un pays qui est loin d'avoir achevé le processus de réconciliation nationale conduit après les violences de 2007. À long terme, en refusant de faire face à l'émergence d'un radicalisme islamiste qui se construit désormais comme une réponse à des problématiques intérieures et dont l'attention est tout autant tournée sur la situation en Somalie qu'au Kenya. Même si le Kenya et les troupes de l'AMISOM parvenaient à éradiquer à moyen terme la menace que représente Al-Shabaab sur le territoire somalien, l'attaque de Mpeketoni prouve désormais un ancrage réel du groupe et de ses sympathisants sur le sol kényan qui ne saurait être combattu par des moyens exclusivement militaires. Considéré comme un acteur de « la lutte contre le terrorisme » islamiste somalien, et recevant pour ce faire l'appui politique et financier de toute la communauté internationale, y compris de la Russie, qui a proposé après Mpeketoni son savoir-faire en matière de formation des forces de police à la lutte anti-terroriste, le pouvoir kényan procède délibérément aujourd'hui à un glissement interprétatif dangereux, liant dans une posture sécuritaire équivoque la lutte contre l'ennemi intérieur (opposition politique) à celle de l'ennemi extérieur (Al-Shabaab). En faisant l'économie d'une réponse politique constructive, Kenyatta prend le risque d'un affrontement avec un agrégat de forces hétéroclites qu'aucun dispositif de « lutte contre le terrorisme » ne saurait contenir avec des moyens purement sécuritaires. Ainsi, à la « zone de guerre » annoncée par Al-Shabaab, doit donc s'ajouter désormais la menace réelle d'une guerre civile aux motifs tant ethniques, communautaires et religieux, que politiques.

( ) Le 21 septembre 2013, le centre commercial de Westgate, à Nairobi, fut assailli par des combattants armés se réclamant d’Al-Shabaab. Les combats, qui ont duré en 4 jours, ont fait 68 morts et plus de 200 blessés.
(2) Brève formule constituant la profession de foi de l’Islam.
(3) African Union Mission In Somalia (AMISOM). Lancée en 2007 pour contribuer au maintien de la paix en Somalie, elle compterait 22000 hommes en 2014. Le contingent kényan (4630 soldats) fut intégré à la mission en 2012.
(4) Voir par exemple le rapport d’Human Rights Watch,
You Are All Terrorists”, Kenyan Police Abuse of Refugees in Nairobi, 2013.
(5) Le 03 juin 2014, deux personnalités religieuses présentées comme proches d’Al-Shabaab ont de nouveau été assassinées à Mandera, dans le nord-est du pays, ce qui a donné lieu à de violentes émeutes, la population, majoritairement d’origine somali, réfutant les accusations de terrorisme données par la police.
(6) Le 18 juin 2014, sur les ondes d'une radio dédiée, le porte-parole d'Al-Shabaab, Abdulaziz Abu Musad, a ainsi interpellé les musulmans du Kenya : « utilisez des armes à feu, des couteaux, toutes les armes que vous pourrez trouver ».
(7) “Terrorism is a global problem that requires global solution”, Discours officiel du président Uhuru Kenyatta en conclusion de l’opération de contre-terrorisme au centre de Westgate, 24 septembre 2013.
(8) Abubaker Shariff Ahmed, leader religieux proche d’Al-Shabaab assassiné à Mombasa le 1er avril 2014, déclara ainsi à l’AFP : « le moteur le plus fort poussant les jeunes musulmans en Somalie, c’est l’injustice du gouvernement kényan à l’égard des musulmans du pays », ajoutant que si les musulmans kényans « avaient des armes, nous aurions une guerre civile au Kenya, dès maintenant ».
(9) Ce climat est en partie imputable aux pratiques népotiques du gouvernement, à la corruption rampante, aux intimidations policières et à la gestion malheureuse des questions ethniques qui continuent d'attiser les rancœurs locales, notamment en ce qui concerne la redistribution des terres et les compensations dues aux victimes déplacées des violences postélectorales.
(10) A ce titre, la manifestation prévue le 07 juillet 2014 par le CORD, à l’occasion de l’anniversaire des manifestations organisées dans les années 1990 en faveur du multipartisme, fait craindre une montée de violences dans le pays.
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