ANALYSES

La résurgence de la polio, nouvelle urgence mondiale ou échec de la stratégie d’éradication ?

Tribune
7 mai 2014
La polio est une maladie ancienne que d’aucuns pensaient disparue, éradiquée, comme le fut la variole à la fin des années 1970. Transmise par un poliovirus, cette maladie invalidante et mortelle attaque et paralyse le système nerveux et touche surtout les enfants entre 0 et 5 ans. La polio est une maladie à prévention vaccinale (grâce à un vaccin oral et peu cher) dont la propagation est arrêtée dès lors que la couverture vaccinale de la population atteint au moins 90%.


A 1% de la victoire … la résurgence de la polio

Considérant l’efficacité de la vaccination, une coalition d’acteurs a créé l’un des premiers partenariats public-privé pour la santé mondiale en 1988 : l’Initiative Mondiale d’Eradication de la Polio (Global Polio Eradication Initiative) comprenant des gouvernements, l’Unicef, l’OMS, le Rotary Club, les Centers for Disease Control et plus tard la fondation Bill & Melinda Gates. Les moyens financiers, institutionnels et humains mis en commun ont permis à la lutte mondiale contre la polio d’enregistrer des succès incontestables : une baisse de 99% des cas de polio depuis 1988, passant de 350.000 cas en 1988 à 406 en 2013. La polio a été déclarée éradiquée dans de nombreux pays à l’exclusion de trois dans lesquels le virus continue de proliférer en raison de campagnes de vaccination insuffisantes ou inadéquates : l’Afghanistan, le Pakistan et le Nigeria. C’est ce dernier 1% à obtenir qui a conduit les acteurs de cette stratégie à investir toujours plus de moyens humains et financiers pour accentuer les efforts de vaccination dans ces trois pays.

Aujourd’hui, l’OMS donne l’alerte car le virus a été reconnu dans des pays qui étaient sur la voie de l’éradication et qui n’avaient plus connu de cas depuis plusieurs années. Suivant la circulation des hommes dans des contextes de conflit, le virus s’est propagé depuis le Pakistan et l’Afghanistan vers l’Asie et le Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Irak et depuis le Nigeria vers le Cameroun et la Guinée Equatoriale. Des dizaines de cas ont notamment été notifiés dans ces deux pays depuis le début de l’année et l’OMS craint que l’épidémie ne s’étende en Afrique centrale, notamment en République centrafricaine et au Tchad, avec l’afflux de réfugiés fuyant les conflits. Au-delà de la déstabilisation redoutée dans ces zones fragiles, le risque de résurgence de la polio met en péril l’éradication en tant qu’objectif de la politique sanitaire mondiale et continue de désigner certains pays comme des foyers de réinfection.

Résistances violentes à la vaccination

Le Nigeria, le Pakistan et l’Afghanistan sont épinglés depuis une décennie déjà par l’Initiative et sont la cible d’efforts internationaux réitérés. En réaction à ces efforts de plus en plus appuyés et qui se traduisent par la multiplication de campagnes de vaccination dans les villages, en porte-à-porte, par des armées de vaccinateurs, des actions de résistances locales à la vaccination particulièrement violentes se sont développées notamment au Pakistan et au Nigeria. La pression intense sur les autorités nationales a conduit celles-ci à adopter des mesures coercitives pour aller vacciner tous les enfants. Au Nord du Nigeria comme dans la région du Nord-Waziristan au Pakistan, des dispensaires ont été attaqués et des vaccinateurs tués et à plusieurs reprises, les autorités religieuses de ces régions ont suspendu les programmes de vaccination en mettant en cause l’innocuité du vaccin et les intentions des vaccinateurs, tous des personnels locaux, travailleurs communautaires et souvent bénévoles. Depuis une décennie les assassinats de vaccinateurs se comptent par dizaines dans les deux pays. Analysée par Claire Magone, directrice de recherche au Centre de Recherche sur l’Action et les Savoirs Humanitaires de la fondation Médecins Sans Frontières, la stratégie d’éradication de la polio se trouve prise dans l’étau d’enjeux politico-religieux liés à l’opposition entre groupes religieux et pouvoir central et également la lutte contre l’impérialisme occidental. Souvent taxées d’obscurantistes rétifs au progrès, les autorités locales tiennent pourtant des propos éclairants sur la façon dont se déroulent les campagnes et sur la cohérence des objectifs poursuivis en questionnant l’acharnement mis sur la polio au détriment d’autres priorités de santé publique comme le paludisme ou la diarrhée : « Le programme [d’éradication] fait semblant d’ignorer qu’une mesure de santé publique ne peut emporter l’adhésion de 100% de la population, comme il sous-estime que le décalage entre les moyens consacrés à une menace planétaire et l’absence de moyens dédiés à des priorités de santé publique négligés est perçu comme une injustice par beaucoup de ceux qui refusent désormais de jouer le jeu » (1) . Les antagonismes violents créés par ce programme soulignent en effet les orientations sécuritaires des politiques de santé globale

Eradication et urgence sanitaire mondiale

En déclarant la polio en état d’urgence mondiale, l’OMS réitère une mobilisation internationale accrue depuis plusieurs années. Déjà en 2012, l’Assemblée Générale de l’OMS déclarait que l’éradication de la polio était une « urgence programmatique pour la santé publique » et avait appelé à un assaut final pour la stratégie d’éradication d’ici fin 2018. L’éradication est en soi une politique d’urgence qui se concrétise par des campagnes menées dans des conditions parfois brutales voire martiales. Inaugurée avec l’épidémie de sida dans les années 1980 et 1990, cette orientation se situe dans la continuité d’une nouvelle appréhension des questions de santé au niveau international qui se focalise sur le contrôle des maladies infectieuses avec des moyens d’intervention à dominante pharmaceutique. Le terme de santé globale ou global health recoupe largement les contours de cette approche sécuritaire de la santé qui a émergé aux Etats-Unis et justifie de très hauts niveaux d’investissements humains, financiers, technologiques et en termes de recherche biomédicale afin d’endiguer les maladies infectieuses et d’empêcher leur propagation dans les pays occidentaux. Mais les objectifs ainsi fixés au niveau international répondent davantage à des priorités définies par certains bailleurs proéminents comme la fondation Bill et Melinda Gates, devenu le principal contributeur au budget de l’OMS qu’à des objectifs réalistes et appropriés par les pays ciblés par ces programmes. Bill Gates a d’ailleurs fait de l’éradication de la polio l’une de ses priorités et, dans sa lettre annuelle en 2011 avait exhorté à redoubler d’efforts pour « éradiquer le dernier pourcent ». On comprend aisément que le plus généreux donateur de la santé globale n’entende pas abandonner un tel objectif dont la réussite consacrerait son rôle au niveau mondial. Sans minimiser l’importance des cas de polio récemment enregistrés, l’OMS, en réitérant une politique fondée sur l’urgence et l’éradication à tout prix n’est guère attentive aux contraintes et aux difficultés rencontrées localement. Sa déclaration illustre le fossé toujours plus grand entre les objectifs énoncés au niveau international et les urgences locales de la santé publique comme le manque de médecins, le coût des soins, la mortalité liée aux diarrhées infantiles, la mortalité maternelle, etc. Autant de problèmes qui ne requièrent pas de grands programmes de recherche biomédicale mais plutôt des politiques audacieuses de réduction des inégalités sociales, d’assurance maladie, de renforcement des systèmes de santé et de revalorisation des soins de santé primaires.

(1) Claire Magone, « Le dernier mile. Faut-il encore croire en l’éradication de la poliomyélite ? », La Vie des idées, 22 octobre 2013. ISSN : 2105-3030.
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