ANALYSES

Une grippe de guerre froide venue d’Europe

Tribune
24 mars 2014
Par Jean Jacques Kourliandsky, chercheur à l’IRIS
La page des affrontements entre « l’Est » et « l’Ouest » pensait-on avait bel et bien été tournée peu de temps après la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union soviétique. Les conséquences de l’évènement avaient permis la signature d’accords de paix civile en Amérique centrale et en Amérique du sud et le rétablissement de la démocratie. Les Colombiens en espèrent encore aujourd’hui quelques dividendes. Les autorités de Bogota et la guérilla des FARC, constituée en 1964, ont engagé des négociations en 2012, parrainées par la Norvège et Cuba.

L’heure du monde a semble-t-il pourtant fait un brutal tête-à-queue ces derniers mois de Kiev à Caracas, de Sébastopol à San Salvador. La crise internationale cristallisée en Ukraine par la Russie, les Européens et les Etats-Unis, a réveillé des comportements et des réactions inspirés de logiciels idéologiques que l’on pensait obsolètes. Ils ont rapidement trouvé un insolite prolongement en Amérique latine, qui pourtant à la différence de l’Europe, de l’Afrique et du Proche-Orient avait gagné avec la fin de la bipolarité un espace de paix. L’Amérique latine de l’après-guerre froide, quelque peu oubliée par ses anciens tuteurs, en effet, a construit un espace collectif plus démocratique, plus équilibré socialement, et plus souverain. Tout cela étant pérennisé par une croissance économique tirée par les achats de matières premières et de produits agricoles de la Chine et d’autres pays asiatiques. Les contestataires, attachés à l’ordre ancien politique et social, ont été obligés de faire avec. Les guérillas marxistes, les détenteurs de richesse, hostiles aux changements démocratiques et sociaux avaient dû mettre de l’eau dans leur vin.

Cette page est-elle en train d’être tournée ? Le retour d’un vocabulaire oublié autour de l’Ukraine a été perçu cinq sur cinq en Amérique latine. Les résistants au changement ont habillé des récits antagonistes d’hier les conflits politiques du jour. Les classes moyennes du Venezuela exaspérées par les pénuries, le contrôle des changes, et l’affectation de la rente pétrolière aux catégories les plus modestes, ont ressorti une panoplie idéologique de Guerre froide. Le gouvernement leur a répondu sur la même longueur d’onde. « Totalitaires communistes » et « fascistes » seraient donc ainsi face à face dans les villes vénézuéliennes. Ce « récit » réducteur à souhait pour reprendre la terminologie de la communication qui tient lieu désormais de feuille de route politique a fait florès.

Les acquis de la paix et de la démocratie sont aujourd’hui remis en cause par tous ceux qui considèrent avoir perdu au change depuis 25 ans. Les campagnes électorales menées par les candidats nostalgiques du passé valorisent l’illégitimité de leurs adversaires politiques présentés comme des suppôts du communisme cubain et de son avatar vénézuélien. Au Salvador le parti ARENA, formation traditionnelle de droite, et son candidat, ont recruté le conseiller en communication de l’un des leaders de l’opposition au chavisme. L’angle choisi pour attaquer leur adversaire de centre gauche, et rejeter ses propositions, a ciblé son appartenance supposée au camp du mal, celui du Venezuela. La campagne présidentielle au Costa-Rica voisin a suivi le même scénario. Le favori des medias et des puissances sociales a étouffé la parole de son adversaire de gauche en usant et abusant de la même « argumentation ». Les mêmes remarques pourraient être faites en ce qui concerne les campagnes en cours en Colombie, à Panama et dans une moindre mesure au Brésil.

Ce discours de la méthode reposant sur la diabolisation des concurrents politiques est porteur de graves incertitudes. Il a dans le passé justifié le recours au sabre pour accaparer le pouvoir. La victoire électorale éventuelle de l’adversaire, sans fondement moral, est en effet nécessairement contestée. Le candidat de l’ARENA vaincu le 9 mars dernier a ainsi dénoncé cette situation et fait appel à l’armée. En Colombie l’ancien président Alvaro Uribe a violemment combattu aux dernières législatives le dialogue engagé par son successeur, Juan Manuel Santos, avec la guérilla des FARC. Un secteur de l’armée partageant ce point de vue, et sans doute inquiet des conséquences de la paix pour l’institution militaire, a mis sur écoute clandestine les négociateurs du pouvoir comme de la guérilla. L’armée salvadorienne a signalé qu’elle n’avait pas à arbitrer des conflits électoraux. Et le président colombien a limogé l’état-major de ses forces militaires. Tout pour autant n’est pas rentré dans l’ordre.

Une sorte d’épidémie idéologique venue du monde d’hier menace de polluer en profondeur l’Amérique latine. L’ancien président péruvien Alan Garcia attaque son successeur en exercice, Ollanta Humala, jugé coupable de sympathies communistes et chavistes. Au Chili à peine installée au Palais de La Moneda, Michelle Bachelet est interpellée sur le même registre. L’opposition brésilienne gronde, la présidente Dilma Rousseff n’ayant pas suivi les Etats-Unis et l’Europe dans la critique à l’égard du Venezuela de Nicolas Maduro et la politique russe en Ukraine. Un échelon supplémentaire a sans doute été franchi en Colombie, un fonctionnaire exécutif ayant invalidé et interdit d’élections pour 15 ans le maire progressiste de Bogota, Gustavo Petro, condamné pour excès de pouvoir en ayant attribué à une entreprise publique le ramassage des ordures jusque-là effectué par des sociétés privées.

A l’exception du Panama les chefs d’Etat latino-américains, quelle que soit leur idéologie ont pour l’instant tenu à préserver les acquis de l’après-guerre froide. Réunis à Santiago du Chili le 12 mars 2014 ils ont confirmé leur volonté de régler entre eux hors ONU et OEA leurs crises et différents. Ils ont dans le cadre de l’UNASUR, Union des nations sud-américaines, manifestation institutionnelle de leur volonté souveraine collective, posé les bases d’un compromis destiné à rétablir la paix civile au Venezuela. La présidente chilienne, présidente du pays hôte, a résumé de la façon suivante, la ligne de conduite adoptée par ses homologues : « jamais nous n’accepterons que quelqu’un, personne ou pays, invite par la violence à renverser un président légitimement élu ». Encore faudra-t-il convaincre du bien-fondé de la démarche les parties en présence enfiévrées par l’esprit de croisade idéologique porteur d’intolérances et de violences véhiculé par l’air du temps venu d’Europe centrale. In fine l’attitude des Etats-Unis pèsera certainement dans l’évolution de la situation. Mais les prises de position publiques de Washington sur la crise vénézuélienne sont au jour d’aujourd’hui moins que compréhensibles et traduisent une hésitation manifeste, sinon un embarras. Le secrétaire d’Etat, John Kerry appelle le président Maduro « à suspendre la campagne de terreur». Alors que Roberta Jacobson, sous-secrétaire, responsable de l’hémisphère occidental (l’Amérique latine), crédite « de ses bonnes intentions » l’Unasur.
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