ANALYSES

Elections municipales au Kosovo : que révèlent-elles sur le vote serbe et albanais ?

Tribune
6 janvier 2014
En dépit de la répétition du vote à Mitrovica-nord, suite à l’interruption du scrutin causée par l’irruption de groupes masqués et armés dans des bureaux de vote, les Européens se satisfont du taux de participation compris entre 10 et 20%, par rapport aux quelques dizaines d’individus qui osaient voter auparavant.

Pour autant, il serait hasardeux d’affirmer que ce vote exprime une volonté d’arrimage du nord à l’État du Kosovo. Cela démontre avant tout l’efficacité des pressions de Belgrade notamment sur ses fonctionnaires que la Serbie continue de financer. Quant à la victoire au nord de sa liste appelée « Serbie » (mais enregistrée à la commission électorale du Kosovo comme GIS, Initiative civile de Serbie), elle n’aurait pas été rendue possible sans la concession accordée par Pristina sous arbitrage européen de retirer des bulletins et des bureaux de vote tout logo faisant référence aux institutions du Kosovo.

Le GIS est censée avoir écarté les « extrémistes » opposés à toute normalisation institutionnelle avec Pristina. Il est vrai que ces nouveaux élus locaux au nord représentent désormais pour Belgrade un levier pour approfondir la normalisation exigée par Bruxelles, mais ce levier peut tout autant y faire obstacle. L’ambiguïté de ce constat illustre combien la relation de Bruxelles avec Belgrade et Pristina est délicate.

C’est la perspective d’accéder aux étapes supérieures de leur processus d’adhésion, soit respectivement le lancement des négociations d‘adhésion et la signature d’un accord de stabilisation et d’association, qui permet à la Serbie et au Kosovo de s’accorder sur des domaines techniques et politiques relatifs à leurs relations de voisinage et à la place des Serbes au Kosovo, tout en partageant une méfiance réciproque. Mais pour revenir à l’enjeu des élections, le défi à venir est la constitution d’une Association des municipalités serbes dont le statut et les compétences suscitent débats et inquiétudes à Pristina, et chez les Serbes du Kosovo l’espoir que Belgrade y aura son rôle pour les appuyer.

Quant au vote des municipalités à majorité serbe dans le reste du territoire kosovar – certaines avaient déjà connu un scrutin validant la décentralisation mise en place conformément au « plan Ahtisaari » (fixé par la communauté internationale pour encadrer l’indépendance) – il a confirmé l’emprise de GIS donc de Belgrade, et le rejet du seul parti serbe kosovar (Parti libéral indépendant, SLS) présent dans la coalition gouvernementale aux côtés des partis albanais. Ce vote vient sanctionner l’incapacité du SLS à œuvrer pour tous les Serbes du Kosovo voire d’être perçu comme un traître à la Serbie, et le SLS n’est pas le premier à être ainsi écarté.

Quant au vote pour les partis albanais, il reflète des tendances intéressantes en vue du scrutin législatif de 2014, prévu à l’automne, mais qui pourrait être anticipé au vu de la majorité déclinante du gouvernement dirigé par le Parti démocratique du Kosovo (PDK) de Hashim Thaçi et l’Alliance pour un nouveau Kosovo (AKR) du vice-Premier ministre et magnat du bâtiment Behxhet Pacolli.

De telles élections n’auraient lieu que si la réforme électorale était entérinée. Elle est d’autant plus nécessaire que le « vol industriel » des votes observé en 2010 reste un souvenir pénible pour une communauté internationale qui ne veut pas risquer un nouveau discrédit de cette ampleur en soutenant un pouvoir mal élu. Néanmoins, elle aura besoin d’une majorité renouvelée pour faire avancer le processus de normalisation avec la Serbie, qui reste prioritaire par rapport aux questions internes du Kosovo.

Avec les partis d’opposition que sont la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), l’Alliance pour l’avenir du Kosovo (AAK) et le Mouvement Autodétermination (MA), tous les principaux partis ont perdu de l’électorat et des renouvellements de cadres devraient marquer 2014. Mais les plus grands perdants sont les partis issus de l’ancienne guérilla de l’UÇK, que sont le PDK (qui connaît aussi une fronde interne puissante) et l’AAK, lesquels perdent des villes surtout au profit de la LDK, le parti historique de la résistance pacifique des années 90. Mais le dirigeant de la LDK qui gouvernait Pristina a dû céder sa mairie au MA, ce parti longtemps ostracisé par la communauté internationale mais qui séduit une grande partie de la jeunesse, majoritaire dans le pays et lassée d’une classe politique traditionnelle épinglée par maints rapports internationaux et européens couvrant la mauvaise gouvernance et la corruption, et incapable d’offrir des perspectives d’avenir. Une page est en train de se tourner pour ouvrir celle d’une génération tentant de s’affranchir des récits « héroïques » du passé, lesquels font de moins en moins en recette dans la cohésion des Albanais du Kosovo.

Tous ces partis albanais partagent toutefois une même crainte légitime : celle que les concessions accordées à Belgrade en matière de prérogatives dans le nord, d’implication dans l’Association des municipalités (que Pristina veut limiter à une ONG), de représentation serbe excessive au Parlement du Kosovo (120 sièges mais 10 réservés aux minorités, 10 autres aux Serbes qui peuvent augmenter ce nombre suivant leur taux de participation aux législatives kosovares) finissent par rendre dysfonctionnel un pays soumis à une gouvernance déjà rendue complexe par la place qu’occupent simultanément l’ONU, l’UE et l’OTAN dans un État reconnu à ce jour par 104 autres, auxquels manquent à l’appel 5 États membres de l’UE.
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