ANALYSES

L’homme de l’année 2013 : un pape révolutionnaire

Tribune
7 janvier 2014
Premier pape non européen, premier pape jésuite, premier pape issu de l’hémisphère Sud, le nouvel élu choisit le nom de pape François, ce qui se voulait un double hommage à Saint François d’Assise, figure majeure du désintéressement et de la sollicitude envers les plus humbles, et à Saint François-Xavier, cofondateur de la Compagnie de Jésus avec Ignace de Loyola, et homme de la grande ouverture vers l’Orient.

Passionné de football, le pape François continue de suivre de près les matches de ses équipes argentines favorites. Ses goûts littéraires (Dostoïevski, Cervantès…) semblent tout aussi assurés que ses goûts cinématographiques (le néoréalisme italien, Fellini, Rossellini, et Le Guépard de Visconti…) Peut-être est-ce en regardant Le Guépard qu’il a compris que la célèbre formule de Lampedusa, « il fallait que tout change pour que rien ne change », s’appliquait aussi très justement à la situation de l’Eglise catholique qui, pour continuer d’assurer sa mission dans un monde de plus en désenchanté, se devait de se remettre totalement en question, de renouer avec le message originel de Jésus Christ, de revenir aux fondamentaux, de faire prévaloir la compassion sur la rigueur doctrinale et l’humilité sur le dogmatisme, de ne plus se focaliser obsessionnellement sur les guerres culturelles, sur l’avortement et le mariage gay, et d’aller plutôt à la rencontre de tous ceux, qui pour un raison ou une autre, s’étaient éloignés de leur Eglise.

Ouvertures et réformes
Très vite, il multiplie donc les ouvertures, envers les homosexuels (« qui suis-je pour juger ? ») et envers les athées (notamment lorsqu’il appelle les non croyants à « faire un bout de chemin ensemble » et qu’il soutient, dans le journal La Repubblica , que nul ne détenait de vérité absolue et que l’essentiel était pour chacun d’écouter sa conscience). Commentant ces derniers propos du pape, l’essayiste influent Ian Buruma écrivit(1) : « En d’autres termes, ni Dieu ni l’Eglise ne sont vraiment nécessaires pour nous dire comment nous comporter. Notre conscience suffit. Même les protestants dévoués n’auraient pas été aussi loin. »

De surcroît, le pape François se montre déterminé à réformer enfin la Curie. Il reconnaît l’existence au Vatican d’un « lobby gay ». Il engage une grande restructuration de la Banque du Vatican, réputée pour ses liaisons dangereuses et sa grande opacité(2), bien que gérant des avoirs supérieurs à $ 5 milliards. Il prêche l’ouverture de l’Eglise sur le monde extérieur et sur la modernité, dans la droite ligne des recommandations du concile Vatican II. Il sermonne et exclut de son diocèse l’allemand Franz-Peter Tebartz-van Elst, surnommé « l’évêque du bling », qui n’avait pas hésité à se faire construire une luxueuse demeure, pudiquement appelée « centre diocésain », pour la modique somme de 40 millions d’euros, et multipliait les dépenses somptuaires personnelles, s’offrant notamment un jacuzzi à 15.000 euros. Le nouveau pape cautionne également l’arrestation par la police italienne, pour fraude et corruption, de Monseigneur Nunzio Scarano, surnommé Monsignor Cinquecento pour sa propension à se balader avec des coupures de 500 euros. S’appuyant sur les travaux du Conseil des Cardinaux, dit G8, le pape François se montre en outre intraitable en ce qui concerne les scandales de pédophilie, après que l’Eglise eut trop longtemps fermé les yeux.(3)

Dans sa vie personnelle, le comportement quotidien du nouveau pape est venu démontrer que tout cela n’était point uniquement un changement rhétorique. Il tient à porter lui-même sa propre sacoche, préfère vivre dans un modeste hôtel plutôt que dans son palais, se déguise parfois, selon certaines sources, pour sortir et déambuler incognito dans les rues de Rome et prendre ainsi le pouls de la population, comme le faisait naguère Haroun Al Rashid. Plutôt que de porter les fameux souliers rouges, il appelle son vieux cordonnier de Buenos Aires lui demandant de réparer ses vieilles chaussures (4). De façon impromptue, il téléphone à des anonymes pour leur remonter le moral et pour le plaisir de bavarder avec eux. Pour une visite chez le président italien, il préfère une vieille Ford Focus à la traditionnelle limousine…

Il n’en fallait pas plus pour que le nouveau pape se voit accuser d’en faire trop, de succomber à la démagogie et au populisme (5). Mais ce serait oublier que les accusations auxquelles il prête le flanc ressemblent en bien des points à celles qui furent adressées à Jésus Christ. Un caricaturiste du New York Times ne s’y est pas trompé, et dessina un nabab conservateur en train de dire au pape : « Amour ? Compassion ? Justice ? Vous êtes en train de commettre les mêmes erreurs que Jésus de Nazareth, folles et impraticables ! Ce n’est pas comme cela que vous pourrez gérer une religion ! »

Hostilité des milieux conservateurs
Il était inévitable que ce changement de style et de discours ne vienne susciter beaucoup d’hostilité, et le pape François se trouve aujourd’hui sous le feu des critiques venues des milieux ultra-conservateurs, lesquels ont historiquement été très souvent animés par un fort ressentiment envers les jésuites, encore plus lorsque ces derniers tiennent un discours aussi moderne. Plus grave encore : fort gênés par la transparence financière prêchée par le nouveau pape, les parrains de la maffia calabraise, la sinistre ‘Ndrangheta, (dont le chiffre d’affaires annuel est estimé par certains à 48 milliards d’euros), lui auraient adressé de sérieuses menaces de mort.

En outre, une campagne aux relents maccarthystes contre le pape est née aux Etats-Unis. L’extrême droite américaine (6), de Sarah Palin à l’animateur de radio Rush Limbaugh en passant par Fox News et le Tea Party, ont été jusqu’à dénoncer en lui un marxiste (7), ou du moins un « liberal », c’est-à-dire à leurs yeux un dangereux gauchiste subversif (8), notamment lorsque le pape a dénoncé le concept fumeux de « trickle-down economics ».

A Buenos Aires, le cardinal Bergoglio était pourtant plutôt réputé conservateur. Il était même considéré par certains comme strict, autoritaire, sinon réactionnaire. Il était intéressé, mais très méfiant envers la « théologie de la libération ». Son comportement sous la dictature et durant la « sale guerre » argentine, fut plutôt timoré, ni indigne, ni héroïque. Selon Paul Vallely, son biographe (9), c’est à l’âge de cinquante ans qu’une crise spirituelle a profondément changé la vision du monde du futur pape. Il décida alors de s’éloigner des ors de l’archevêché et d’aller à la rencontre des plus défavorisés. Sa vision de l’économie est probablement née du fait qu’il fut le témoin direct des ravages du néolibéralisme sur l’économie argentine et de la paupérisation engendrée par la crise.

Dans la presse internationale, des caricatures amusantes sont apparues présentant le pape François aux côtés de Marx et d’Engels, ou encore manifestant avec sa mitre aux côtés des jeunes radicaux du mouvement « Occupy Wall Street ». Mais une lecture plus juste, plus pertinente, consisterait à rapprocher plutôt les préoccupations du pape de celles de l’économiste hongrois Karl Polaniy (10), auteur de La Grande Transformation , qui refusait que l’économie de marché ne vienne transformer l’humanité en simple « société de marché ». Polanyi fut le chantre d’une économie au service de l’homme : le marché est un outil permettant de faciliter ou d’améliorer la vie des hommes, et ce n’est point aux hommes de se soumettre à ses moindres désirs, comme le souhaiteraient aujourd’hui quelques fondamentalistes du marché, dans la lignée de Milton Friedman et de Friedrich von Hayek.

Le style du pape François est souvent celui d’un homme révolté, d’un pamphlétaire, d’un obsédé de justice. Il met la plume dans la plaie et dénonce sans ambages « la mondialisation de l’indifférence », mais aussi les « carriéristes », « les évêques d’aéroport » et « la lèpre des courtisans ». Cela dit, son encyclique Lumen Fidei , est totalement en phase avec la pensée de ses prédécesseurs. Quant à sa dénonciation des adorateurs du veau d’or et à sa longue contribution à la revue des jésuites, ils ne font que réaffirmer les préceptes de la doctrine sociale de l’Eglise et s’inscrivent peu ou prou dans la lignée qui va de Rerum Novarum aux propos de Jean-Paul II sur le capitalisme néolibéral. L’encyclique Beati Pauperes , qui portera sur la pauvreté évangélique et sur laquelle il travaille encore, devrait également s’inscrire dans cette école de pensée, et pourrait séduire ceux qui en France se sentent encore orphelins de Marc Sangnier. Le pape François semble en tout cas bien plus proche de ce catholicisme des valeurs évangéliques que du catholicisme identitaire d’un Charles Maurras.

Toujours est-il que le nouveau pape s’est rapidement avéré être un excellent communiquant et un véritable animal politique d’une grande habileté. Comme le soutient Umberto Eco : « C’est le pape de la mondialisation. Il représente quelque chose d’absolument nouveau dans l’histoire de l’Eglise. Peut-être même dans l’histoire du monde. »(11) Il était donc naturel que le magazine TIME consacre le pape François comme homme de l’année 2013, tant il est vrai que par une simple parole désarmée, le nouvel évêque de Rome a réussi en quelques mois à effectuer une révolution dans les esprits et les représentations culturelles.

(1) Ian Buruma, Snowden and the Pope, Project Syndicate, 4 octobre 2013
(2) Rachel Sanderson, The Scandal at the Vatican Bank, The Financial Times, 6 décembre 2013
(3) A Pope’s New Path on Child Abuse, The New York Times, 6 décembre 2013
(4) Jonathan Freedland, Why even atheists should be praying for pope Francis, The Guardian, 15 novembre 2013
(5) Stéphanie Le Bars, Le pape François en fait-il trop ? Digne de foi, Blog religion sur lemonde.fr 3 octobre 2013
(6) If Rush Limbaugh and Sarah Palin don’t like the pope, they won’t care much for Jesus, The Washington Post, 28 novembre 2013
(7) En 2008, l’archevêque de Canterbury Rowan Williams avait lui aussi été suscité une levée de bouclier après avoir déclaré que Karl Marx avait vu juste dans sa dénonciation du capitalisme débridé.
(8) On pense inévitablement à la célèbre phrase de l’évêque de Recife, Dom Helder Camara : “Quand je donne à manger aux pauvres, on dit que je suis un Saint. Quand je demande pourquoi ils sont pauvres, on m’accuse d’être un communiste ! »
(9) Paul Vallely, Pope Francis, Untying The Knots, Bloomsbury Academic, 2013
(10) Voir à ce sujet Heather Horn, Pope Francis’s Theory of Economics, The Atlantic, 26 novembre 2013, et Heidi Moore, Pope Francis understands economics better than most politicians, The Guardian, 28 novembre 2013
(11) Dans le journal argentin La Nacion, propos repris dans Le Monde du 7 octobre 2013, dans l’article de Sylvie Kauffman, La perestroïka selon le pape François.


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