ANALYSES

Sommet européen sur la défense : l’UE manque d’une vision claire pour le futur

Tribune
20 décembre 2013
Il faut donc replacer cet événement dans son contexte historique pour en comprendre les tenants et les aboutissants. Il n’y avait pas eu de sommet européen consacré à ce sujet depuis la présidence française de l’Union européenne au deuxième semestre 2008. Depuis lors, les États avaient rechigné à utiliser le cadre européen pour parler des questions de défense et de sécurité.

L’idée de ce sommet consacré à la défense est née au moment où on constatait une sorte d’accalmie de l’agenda sécuritaire des Européens : la France venait de lancer le signal de retrait d’Afghanistan, l’opération libyenne était finie et même si les prémisses d’une crise importante au Mali se faisaient jour l’espoir était grand que les forces africaines puissent prendre en compte leur sécurité dans cette région.

Ce sommet décidé 'à froid' va se dérouler dans un contexte beaucoup plus chaud avec notamment les deux crises africaines auxquelles la France a dû faire face depuis le début de l’année.

Les médias se focalisant sur les crises actuelles, la tentation est grande de dire 'mais que fait l’Europe ?', d’attendre beaucoup du sommet européen sur la défense, d’être naturellement très déçu des résultats et de conclure 'l’Europe de la défense : cela n’existe pas'.

Nous-mêmes experts, nous ne sommes pas insensibles à cette pression puisque nous réclamons des 'flagships' qui puissent donner une 'visibilité politique' au sommet : élément de langage quand tu nous tiens…

La réalité est malheureusement beaucoup plus complexe et, avant les fêtes de fin d’année, on s’apercevra que les verres du sommet défense seront à moitié vide ou à moitié plein, selon notre degré d’optimisme : pas de quoi être euphorique mais pas de quoi avoir la gueule de bois non plus. À ce résultat mitigé, on peut trouver plusieurs explications.

Tout d’abord, l’Europe de la défense n’est pas une fin en soi. Il n’y pas de bons Européens et de mauvais anti-Européens. Il y a des pays qui ont une culture différente, des intérêts de sécurité différents et qui à tous moments se posent la question de savoir si l’option européenne est une option préférable à une autre option qu’elle soit bilatérale, otanienne ou autre.

Les 'bons Britanniques' qui ont signé le traité de Lancaster House avec la France en 2010, qui nous ont accompagné en Libye en 2011, ne sont pas devenus les 'mauvais Britanniques' qui freinent toutes les avancées sur la défense à ce conseil européen ou qui refusent l’emploi de leur battlegroup en République centrafricaine.

Ce sont les mêmes et mettre en avant la 'seule alliance possible sur la défense avec les Britanniques' en 2011 est tout aussi inopportun que d’invoquer aujourd’hui la traîtrise ancestrale de la perfide Albion. Il suffisait de lire le discours de David Cameron sur l’Europe de janvier 2013 pour s’en convaincre : la défense pour les Britanniques, ce sont les États-Unis, la France et l’OTAN mais pas l’Europe.

Vouloir faire avancer l’Europe de la défense, c’est d’abord être convaincu que l’enceinte européenne apportera plus de sécurité et ensuite négocier avec 27 autres États membres qui ont des avis et des intérêts contradictoires pour faire avancer patiemment les dossiers : cela ne peut se faire du jour au lendemain.

Depuis un an et demi, les non papiers des États, les lettres communes signées par plusieurs États, les propositions des experts ont foisonné. Tout ceci a créé un climat favorable à l’échange des idées et des positions. Cela a parfois permis tout simplement à certains États de s’interroger sur leurs attentes en matière de défense et de sécurité, interrogation qui n’aurait pas eu lieu sans ce conseil européen.

De ce fait, le principal succès de ce conseil, mais on comprend que cela est difficile à 'vendre', est que sur nombre de sujets des rapports, documents intermédiaires ou stratégies devront être publiés ou adoptés dans les mois qui viennent. C’est le cas de la stratégie maritime de sécurité de l’Union européenne ou de l’approche globale pour le règlement des conflits dont devrait se doter l’Union européenne à échéance de mi-2014.

Ce droit de suite, qui sera inscrit dans les gènes du Conseil européen de décembre, et qui culminera par un nouveau sommet consacré à la défense en juin 2015, n’aurait pas été possible sans l’adoption du Traité de Lisbonne il y a cinq ans.

C’est bien le renforcement des institutions européennes, que ce soit la création d’une présidence du conseil, la mise en place du service européen d’action extérieure ou le renforcement des pouvoirs du haut représentant pour la politique étrangère et de sécurité commune qui ont permis et qui vont permettre de pouvoir continuer à avancer même si le rythme peut apparaître bien lent à certains.

Dans le domaine des capacités militaires, que ce soit avec les ravitailleurs, la cybersécurité, les télécommunications militaires et surtout les drones, des avancées pour des programmes ou des stratégies communes seront avancées.

On peut enfin espérer que les Européens affichent leur volonté de se doter d’une capacité européenne commune dans le domaine des drones à horizon 2025 avec un engin fabriqué par l’industrie européenne : ce serait le premier vrai programme d’armement européen depuis le début des années 2000.

La France a également utilement posé la question du financement commun des opérations extérieures. Un fonds de financement des opérations extérieures de l’Union européenne, qui irait au-delà du mécanisme Athéna, symboliserait la solidarité politique entre les Etats.

La solidarité peut s’exprimer de plusieurs manières, soit financière, soit par des contributions, que l’on pourrait appeler en nature pour les pays qui fournissent hommes et matériels mais encore faut-il que ce principe soit établi à 28.

Il reste toutefois qu’il manque d’une vision commune pour le futur. Que voulons-nous comme Europe en 2030 ? Quel rôle sur la scène internationale ? Quelle intégration de nos politiques de défense dans un cadre européen ? Les difficultés budgétaires ne peuvent être le moteur de l’Europe de la défense : on ne se marie pas pour gérer la pénurie.

Il faut que nos dirigeants aient un discours clair et audible, qu’ils proposent des solutions aux citoyens. Les élections européennes de mai 2014 pourraient être cette occasion. Quant à cette vision future, elle pourrait s’exprimer après cette échéance par une nouvelle définition de la stratégie de sécurité européenne.

Article publié en partenariat avec Le + du Nouvel Obs
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