ANALYSES

Algérie : un roc au milieu du chaos saharien ?

Tribune
29 novembre 2013

Entretien avec Alain Chouet,ancien directeur du renseignement de la sécurité de la Direction Générale du Renseignement extérieur

Les élections présidentielles vont avoir lieu en avril 2014. La nouvelle candidature d’Abdelaziz Bouteflika semble être une mesure dilatoire au vu de son état de santé, rappelant les « apparatchiks momifiés » de la fin de l’URSS (Brejnev, Tchernenko…). Quelle candidature sera soutenue par le pouvoir et, corollaire de cette question, qui sont les dépositaires du pouvoir aujourd’hui ?

Les « apparatchiks momifiés » ne sont pas un obstacle à une désignation consensuelle par l’appareil du FLN au sein duquel les négociations vont bon train sur fond de confusion et d’incertitudes sur le partage de la rente pétrolière et gazière, cœur du pouvoir. Tout cela se traduit d’abord par de l’attentisme, chacun espérant que les autres découvrent leur jeu. Les propositions conservatrices de l’ordre établi sont donc pour l’instant les plus dominantes : report des présidentielles, renouvellement de la candidature Bouteflika, appel aux « anciens » (Zeroual, Guennaïzia, etc.), émergence de candidatures farfelues ou exotiques… Ce sont là autant de faux-fuyants qui ne visent qu’à amener la concurrence à découvrir son jeu pour mieux le contrer. C’est ainsi que ceux qui partent trop tôt, comme Ahmed Benbitour (1), concentrent sur eux les feux de leurs rivaux et s’épuisent vite.
Quant à savoir quels sont les détenteurs du pouvoir à Alger, cela relève du jeu de bonneteau… Le pouvoir en Algérie résulte d’un jeu oligarchique complexe de rapports de puissance, d’alliances mouvantes, de clientélisme et de chausse-trappes entre le haut commandement militaire, les caciques du FLN et quelques entrepreneurs entreprenants.
Selon toute probabilité et en fonction des pratiques locales, le paysage ne s’éclaircira que quelques jours avant l’échéance sauf si l’une des parties, s’estimant lésée, joue la carte d’un désordre toujours facile à susciter en Algérie.

Il a été annoncé des découvertes très importantes d’hydrocarbures dans le Sud du pays. Est-ce d’après vous une chance pour que la population exprime ses aspirations démocratiques ou une malédiction qui serrera l’étau de l’autocratie et entraînera des luttes de factions au sommet du pouvoir ?

Il ne faut pas exagérer l’importance de cette « découverte » qui ne représente que quelques semaines de consommation mondiale et qui va exiger pour son exploitation la mise en œuvre de techniques complexes et coûteuses. Je ne pense pas qu’il y ait là matière à changer substantiellement la donne hydrocarbures en Algérie ou la redistribution de la rente.

Les services de renseignement militaire sont un des cœurs du pouvoir. Le Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS) qui a été au cœur de la tourmente de la guerre civile est-elle toujours un des centres du pouvoir ?

Absolument. En témoigne le récent remplacement des deux principaux chefs de service de la DRS (Tartag et Lallali)(2) qui ne cachaient guère leur hostilité au clan Bouteflika et aux affairistes qui l’entourent ainsi qu’aux compromis politiques avec les islamistes. En particulier le remplacement de Tartag à la tête du contre-espionnage (donc du contre-terrorisme) par le Général Abdelhamid « Ali » Bendaoud, ancien correspondant du DRS à Paris, est très significatif. Homme de consensus, diplomate, habitué des relations internationales, Bendaoud est supposé donner de la DRS une image acceptable par tous à l’intérieur comme à l’extérieur, loin de la rigueur et de la brutalité affichées par Tartag, ainsi qu’à rassurer la nomenklatura des affaires. De fait, sa mission est de mettre la DRS à l’abri des contestations et préserver son pouvoir et ses acquis dans la phase troublée qui s’annonce.

Le chaos s’installe aux frontières Sud du pays du Mali jusqu’en Somalie. Les groupes politico-religio-crapuleux semblent s’allier ou du moins s’unir pour maintenir l’instabilité. Est-ce une menace pour le pays ?

La situation dans le Sud algérien n’a rien à voir avec celle du Nigéria et encore moins celle de Somalie même si un peu partout la subversion agite le même drapeau idéologique. Il s’agit dans tous les cas d’un paravent. Sur les bordures sahéliennes s’entrecroisent deux types de violence. L’une se rattache à l’irrédentisme touareg qui s’exprime comme il peut et s’appuie actuellement sur la vague islamiste parce que cela lui vaut des aides extérieures qui lui faisaient défaut jusqu’à maintenant. L’autre (AQMI) est une guérilla dégénérée qui dissimule (mal) sa dimension purement crapuleuse derrière le drapeau islamique. Une sorte de « deal » tacite s’était établie entre les bandes se réclamant d’AQMI et le pouvoir algérien. L’émir Droukdel restait confiné en Kabylie sans moyens opérationnels avec liberté de vitupérer ce qu’il voulait, ce qui constitue une bonne soupape sans danger aux pulsions islamistes de certaines franges de la population. Les bandes armées avaient licence de mener leurs petits trafics et actions de piraterie contrebandes dont profitent sans doute quelques membres de la nomenklatura algérienne) sur les frontières Sud à condition d’y rester et de ne pas remonter vers le nord et de ne pas toucher aux « tuyaux »(3). Les rivalités entre chefs de bandes (Abou Zeid, Mokhtar bel Mokhtar) et la conjonction momentanée de leurs intérêts avec ceux des Touaregs et des rescapés de la « Légion verte » de Kadhafi qui recherchaient tous un sanctuaire territorial dans le ventre mou qu’est le Mali, puis l’intervention française, ont - au moins provisoirement - déstabilisé le pacte et jeté la zizanie entre filous. Le point d’orgue de cette déstabilisation a été l’attaque d’In Amenas à laquelle la DRS a immédiatement répondu avec la plus extrême vigueur. La situation reste néanmoins instable et peut dégénérer à tout moment au moindre signe de faiblesse à Alger.

L’Algérie peut-elle devenir une puissance régionale et étendre sa sphère d’influence ?

L’Algérie est une puissance régionale et même LA puissance régionale. Son problème est que, empêtrée dans ses problèmes internes d’accès aux richesses et de redistribution (ou plutôt d’absence de redistribution) de la rente, elle s’est frileusement repliée sur elle-même et a renoncé à exercer ce rôle de puissance régionale que voulait lui faire jouer Boumédiène de son temps. On voit mal comment les choses pourraient évoluer sans heurts tant que la ayants-droit de la « noblesse » FLN issue de la guerre de libération resteront crispés sur leur monopole du pouvoir et de l’accès aux richesses.

(1) Se présente comme indépendant. Il a été chef du gouvernement de décembre 1999 à août 2000. Né en 1946 il est actuellement sénateur.
(2) Le commandant actuel est le général Mohamed « Toufik » Mediène depuis 1990. Un remaniement de l’organisation aurait eu lieu suite à l’attaque du complexe gazier d’In Amenas selon le journal en ligne Tout Sur l’Algérie, 29 septembre 2013. Cette restructuration affaiblirait le service.
(3) Les réserves d’hydrocarbures sont en large majorité situées dans le Sud du pays.

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