ANALYSES

Il faut promouvoir une solution politique en Syrie

Tribune
9 septembre 2013
Au nom du concept de crime contre l’humanité, l’argument de l’emploi de l’arme chimique est utilisé par les partisans d’une intervention militaire pour justifier leur position. Plusieurs questions se posent immédiatement. La première réside dans le fait que la définition de crime contre l’humanité contenue dans le statut de Rome créant la Cour pénale internationale ne mentionne pas en tant que telle l’utilisation des armes chimiques. En d’autres termes, cela signifie que l’utilisation de l’argument de crime contre l’humanité ne procède pas, dans ce cas, du droit international mais d’une appréciation morale. Or si la morale remplace le droit, le danger est immense pour l’avenir des relations internationales. En effet, la morale, dont découlent les sanctions, est toujours à l’appréciation des plus forts. Or, ni la France ni aucun autre Etat ne peuvent inventer un droit à leur mesure en marge du droit international reconnu par l’ONU.

François Hollande dans son discours aux ambassadeurs français, le 27 août, a expliqué que le droit international doit évoluer avec son temps et a évoqué le principe de « la responsabilité de protéger » les populations civiles, voté par l’ONU en 2005. Le problème, c’est que l’unique fois où il y a eu recours au principe de responsabilité de protéger, le 17 mars 2011, lors du votre de la résolution 1973 sur la Libye adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU grâce à l’abstention de la Russie et de la Chine, l’application de cette résolution a été totalement dévoyée, dans l’esprit et dans la lettre, dans le sens d’un changement de régime. Ainsi, par l’interprétation arbitraire qui a été faite de la résolution 1973, la notion de responsabilité de protéger a été passablement discréditée non seulement aux yeux de la Russie et de la Chine, mais aussi de la plupart des pays émergents qui refusent la notion d’ingérence, qui n’existe pas dans la Charte de l’ONU. En outre, le document final adopté par le Sommet mondial de 2005 - réunion plénière de haut niveau de la 60e session de l’Assemblée générale de l’ONU réunissant quelque 150 chefs d’Etat et de gouvernement -, dans ses paragraphes 138 et 139, précise que la mise en œuvre de la responsabilité de protéger incombe d’abord à chaque Etat et à défaut à l’ONU « par une action collective résolue par l’entremise du Conseil de Sécurité conformément à la Charte ». Voici ce que le droit international explique. Comment la France ou tout autre Etat interventionniste pourrait passer outre ? L’ONU, en dépit de toutes ses errances, reste le seul dépositaire de la légalité internationale et nul ne doit pouvoir s’en affranchir.
Les partisans de l’intervention militaire expliquent que, devant la gravité de la situation, il faut une réaction forte tout en précisant que cette dernière ne se fixera pas le but d’abattre le régime de Bachar Al-Assad. Quel sera alors l’objectif politique ? S’agit-il d’une posture, d’un roulement d’épaules, d’un froncement de sourcils pour faire peur ou punir le dictateur ? Dans cette hypothèse, on peut douter que ce soit la bonne méthode et que le régime syrien soit véritablement impressionné. Quels seront les objectifs militaires ? Usines de production d’armes chimiques ? Absurde. Postes de commandement ? Absurde. Ces derniers sont en en zone urbaine et nul ne peut imaginer que des frappes ciblent les villes. Terrains d’aviation ? Peut-être, mais l’essentiel des combats sont terrestres, en milieu urbain, et, d’un strict point de vue militaire, de telles frappes ne modifieront pas les rapports de force entre les camps qui s’affrontent.

A contrario, des frappes ajouteront du chaos au chaos dans une société déjà en large partie disloquée par la guerre civile et renforceront les groupes djihadistes les plus radicaux dont plusieurs sont affiliés à Al Qaïda. L’opposition démocratique syrienne, désormais probablement minoritaire, sera encore plus marginalisée. Le chaos risque aussi de s’étendre au niveau régional. Tout d’abord, la menace de frappe a d’ores et déjà amplifié le flot de réfugiés dans les pays voisins avec les risques de déstabilisation sociale que cela induit en leur sein. Ensuite, le pouvoir syrien n’hésitera pas à multiplier les actes de déstabilisation dans ces mêmes pays et le chaos syrien pourrait alors s’étendre au Liban, à la Jordanie, à la Turquie. Enfin, au sein des peuples du Moyen-Orient, de tels bombardements ne manqueront pas d’alimenter la théorie du choc des civilisations et de renforcer ses partisans. Une fois de plus, des nations occidentales s’arrogent le droit de décider et d’imposer leur ordre. C’est ainsi que seront perçus les bombardements, dans un moment de fortes polarisations régionales. La préoccupante dégradation de la situation irakienne ces deniers mois devrait inciter les bellicistes à plus de retenue…

L’occidentalisme essaie de se camoufler en droit-de-l’hommisme, mais il ignore les réalités, les rapports de force et les choix politiques. Pour répondre aux va-t-en guerre qui accusent promptement ceux qui exercent leur capacité de réflexion critique, de passivité et de détourner pudiquement le regard des massacres qui sont perpétrés en Syrie, la réponse est claire : l’alternative n’est pas entre des frappes militaires et ne rien faire. L’alternative c’est entre l’option militaire et la solution politique. Or, il n’y a rien de plus urgent aujourd’hui que de mobiliser toutes les énergies pour mettre en œuvre une solution politique. La conférence Genève II, ou toute autre conférence du même type, doit être remise à l’ordre du jour et réunie dans les meilleurs délais. Il faut faire pression pour que l’opposition syrienne désigne ses représentants à cette conférence et n’exige plus le départ de Bachar Al-Assad comme préalable. C’est dans le cadre de l’ONU qu’il est possible d’obtenir une trêve dans la guerre civile et de parvenir à un compromis qui préserve autant que possible l’unité de la Syrie. La dislocation de ce pays serait, comme nous le voyons aujourd’hui en Irak, la source d’une déstabilisation encore plus dangereuse pour l’équilibre régional. Il ne faut pas céder à l’illusion qu’il est possible de renverser militairement Bachar Al-Assad et chacun peut aisément comprendre que des frappes militaires risquent non de faciliter un compromis mais de rendre beaucoup plus difficile la négociation nécessaire. Dans la terrible guerre civile qui ensanglante la Syrie la responsabilité n’est pas de prendre partie pour un camp ou un autre mais de tout faire pour parvenir à une solution de transition négociée pour, qu’à terme, les citoyens de ce pays puissent se doter du régime qu’ils auront eux-mêmes choisi.

C’est en refusant toute forme d’unilatéralisme occidentaliste et en se fixant des objectifs politiques que la crise syrienne peut encore être résolue. Il faut pour cela comprendre que la véritable solution politique ne peut se trouver sans l’active participation de Moscou, et, dans une moindre mesure, probablement celle de Téhéran.

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