ANALYSES

De la torture au Canada

Tribune
26 août 2013
Par Charles Thibout, ancien assistant de recherche à l’IRIS
Telle la NSA – l’agence nationale de la sécurité américaine –, son équivalant canadien, la CSTC, prend ses distances avec la condamnation formelle des Nations-Unies à recourir à la torture pour extraire des informations, fussent-elles nécessaires à la sécurité du pays. Cette justification libérale de la torture peut, de prime abord, paraître paradoxale pour ce courant de pensée qui, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, prônait la défense des droits de l’homme. Seulement, comme le soulignait Marcel Gauchet (1), cette appétence « droits-de-l’hommiste » demeure dans l’expectative, invocatoire, et rarement suivie d’actes. C’est pourquoi il n’est guère étonnant que des démocraties libérales, à l’instar du Canada ou des Etats-Unis, aient franchi le pas en matière de légitimation de la torture.

De cette décision de l’agence de la sécurité canadienne, on peut relever au moins deux erreurs. La première, de nature géopolitique, est que cette directive risque de décrédibiliser pour partie le Canada sur la scène internationale. Le Canada risque de perdre en influence lors des grands sommets internationaux ; son pouvoir de négociation va vraisemblablement décroître ; sa parole sur la scène diplomatique lato sensu va perdre de sa valeur lorsqu’il s’agira de dénoncer des atrocités perpétrées dans telle ou telle région du monde, et il en résultera que ses prises de position seront moins écoutées, moins suivies, et ses engagements militaires ou humanitaires toujours regardés avec méfiance puisque le motif « droits-de-l’hommiste » sera plus difficile à accepter, faute de crédibilité suffisante.

La seconde erreur relève d’une mauvaise appréciation de ce que l’on nomme le « dilemme de la bombe à retardement ». En un mot, il s’agit de choisir d’user (ou non) de la torture dans un contexte d’urgence où des vies innocentes sont en jeu, notamment dans le cadre d’un présumé acte terroriste où un individu susceptible de connaître l’emplacement des bombes, par exemple, serait à disposition des autorités. Dans la perspective utilitariste que suivent Canadiens et Américains aujourd’hui, le Bien se trouve être le recours à la torture, en ce qu’elle est censée sauver des centaines, des milliers, voire des millions de vies, et n’en sacrifier qu’une seule, de surcroît celle d’un des responsables de cette situation de crise. Cependant l’ensemble des études produites à ce jour ont montré que le terroriste, s’il est amené à parler, le fera avant la torture ou ne le fera pas. Ces pratiques pourraient se révéler productives de manière extrêmement marginale – cela n’a jamais été constaté – mais seulement si elles sont opérées systématiquement. De fait, une légalisation de la torture supposerait une institutionnalisation du crime à l’intérieur même de l’Etat. Comme l’explique le philosophe Michel Terestchenko, la torture sert moins à obtenir des aveux qu’à terroriser l’ennemi, éventuellement la population dans son ensemble. Ce n’est pas un hasard si la genèse de la philosophie libérale réside chez Hobbes…

(1) Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, Paris, Gallimard, 2002, 420 p.
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