ANALYSES

Europe-Amérique latine. Nouvelle dérive des continents

Tribune
11 juillet 2013
Vérité en deçà de l’Atlantique, erreur au-delà ? Un retour aux faits, du moins ceux qui ne prêtent pas à contestation parait nécessaire. Quelles sont les données de cet impromptu viennois et latin ? Evo Morales, président de Bolivie, participait à Moscou à une réunion de pays exportateurs de gaz naturel, à l’invitation de la Russie. Pour aller et revenir de Russie, son avion, de fabrication française, un Falcon 900, devait traverser avec leur autorisation l’espace aérien d’un certain nombre de pays européens. Si rien d’extraordinaire n’est venu perturber son vol aller, en revanche le retour a été particulièrement chaotique. Le périmètre du vol, comme sa durée ont été exceptionnellement accidentés pour un avion censé bénéficier de conditions privilégiées, comme tous les aéronefs officiels.

Le plan de vol initial, de Moscou à La Paz, prévoyait une escale au Portugal supposant le survol préalable de l’espace aérien italien, français et espagnol. Alors que l’avion avait décollé d’un aéroport secondaire, à une trentaine de kilomètres de Cheremetievo, aérodrome principal de la capitale russe, le Portugal a fait savoir que « pour des raisons techniques » non précisées ? il n’était pas en mesure de respecter le plan initialement prévu et donc d’autoriser l’atterrissage à Lisbonne de l’avion présidentiel bolivien. La France a fait ensuite savoir que pour des raisons également techniques l’autorisation de survol de son territoire était suspendue. Le pilote alors a été contraint dans l’urgence de poser l’aéroplane présidentiel à Vienne en Autriche. L’Espagne, sollicitée comme point d’escale venant en relais, a signalé son accord sous réserve d’une sorte de reconnaissance visuelle de l’intérieur de l’avion par son ambassadeur à Vienne. Le président bolivien, a refusé cette proposition tout comme de s’en expliquer avec le sous-secrétaire d’Etat espagnol aux Affaires étrangères, interlocuteur gouvernemental mis en ligne par le diplomate. L’Italie, l’avion étant bloqué à Vienne, a suspendu une autorisation de survol qui de son point de vue était devenue sans objet.

L’Espagne, la France, ont finalement ouvert leur ciel quelques heures plus tard. Le président Morales a pu retrouver son pays, avec plus de treize heures de retard sur l’agenda initial. Les autorités boliviennes ont immédiatement protesté et convoqué les ambassadeurs des quatre pays européens concernés par l’incident. Evo Morales a demandé réparation, se considérant humilié, traité selon son propos comme un « délinquant », au mépris de la Convention de Vienne, parce qu’indien et chef d’Etat d’un petit pays. Il a exigé explications et excuses. Il a saisi les organisations régionales latino-américaines, interaméricaine, et les Nations unies. Des milliers de personnes ont manifesté à la Paz devant les légations concernées le 8 juillet. Des drapeaux français ont été brûlés. Le ministre français des Affaires étrangères a téléphoné à son homologue afin de plaider la thèse du malentendu et présenter ses « regrets ». L’Espagne a ultérieurement présenté ses excuses. L’Italie se considérant non concernée a demandé d’être mise en quelque sorte hors-jeu.

Le sous-continent, à l’exception de Panama, a répondu à l’appel de la Bolivie. La solidarité a en effet été immédiate et globale. Les uns après les autres, les chefs d’Etat quelle que soit leur orientation idéologique ont apporté un soutien public et parfois robuste à leur homologue bolivien. Argentine, Brésil, Chili, Colombie, Cuba, Equateur, Mexique, Nicaragua, Pérou, Surinam, Uruguay, Venezuela, ont signalé leur incompréhension, leur attente d’explications et d’excuses. La présidente brésilienne, Dilma Rousseff, a indiqué que cet incident allait peser à l’avenir sur la qualité des rapports entre les deux continents. Le président équatorien Rafael Correa a résumé les choses dans son style fait de vérités d’évidence. Imaginez, a-t-il dit, un président français interdit de survol et d’atterrissage dans l’un ou l’autre de nos pays. Quelle serait la réaction du président français ? Très vite et successivement, l’ALBA (Alliance bolivarienne des peuples de notre Amérique), le parlement andin, l’UNASUR (Union des nations d’Amérique du sud) et finalement l’OEA (l’Organisation des Etats américains) ont abondé dans le sens attendu par les Boliviens. Un sommet extraordinaire de l’Unasur a été organisé le 4 juillet. Le Conseil permanent de l’OEA a adopté une résolution le 10 juillet et le Mercosur le 12.

Le déroulé des évènements est révélateur de l’évolution des rapports de force internationaux. Les pays d’Amérique latine font désormais front commun quand ils considèrent que l’un d’entre eux est injustement traité par l’une ou l’autre des grandes puissances historiques qui ont jusqu’ici dominé le monde. C’est vrai depuis la conférence de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) de Cancún en 2003 où le Brésil a initié la contre diplomatie des périphéries, afin de rompre l’unilatéralité de la Triade. Cela a été vérifié ensuite avec la constitution d’un réseau de solidarités régionales d’intérêt mutuel qui a réduit l’espace d’ingérence des Nations unies et de l’OEA en Amérique latine. Cela a été constaté en 2012 quand les autorités britanniques ont menacé de passer outre la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques pour se saisir du fugitif Julian Assange recherché par les Etats-Unis et réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres. L’Unasur a immédiatement apporté son soutien à l’Equateur. La police britannique est restée aux portes de la légation équatorienne.

Au moment où les Etats-Unis sont en position inconfortable du fait des révélations sur les activités d’espionnage universelles révélées par un consultant repenti de ses services, Edward Snowden, cet incident a donné à voir la délocalisation des joueurs et des enjeux. En dépit de discours européens énergiques dans leur forme, à l’égard de Washington, la présence supposée du fugitif de la NSA, l’Agence de sécurité des Etats-Unis, dans l’avion du président bolivien, a mis en branle un cylindre diplomatique qui a mis entre parenthèse le respect des règlements internationaux. Il a révélé en quelques heures les limites de la diplomatie économique prônée par l’Espagne et par la France dans cette région du monde, contrainte par des engagements atlantiques plus globaux. Paradoxalement, les Etats-Unis apparaissent relativement épargnés, le poids des responsabilités pesant sur leurs alliés européens. Tout au plus ont-ils plaidé au Conseil permanent de l’OEA pour un règlement bilatéral du contentieux entre la Bolivie, donc, et chacun des gouvernements européens concernés.

Le sentiment d’humiliation, et l’indignation, partagés par la quasi-totalité des gouvernements latino-américains n’a pas empêché ici et là l’expression de différences, voire de divergences. Le président péruvien Ollanta Humala, président en exercice de l’Unasur, a semble-t-il mal vécu d’avoir été « doublé' par les initiatives prises par le secrétaire général de l’organisation, le vénézuélien Ali Rodriguez. Deux pays de l’Alliance du Pacifique, la Colombie et l’Equateur, se contenteraient d’explications et de regrets européens pour tourner la page. Pour les autres, c’est-à-dire la majorité, la couleuvre est bien loin d’être avalée. D’autant plus que le concert cacophonique des « explications » apportées devant le Conseil permanent de l’OEA par les quatre ambassadeurs européens concernés n’a pas permis de clore le contentieux dans de bonnes conditions. Accaparés par leur problèmes internes, économiques comme sociaux, bousculés par l’ébullition désordonnée de leur environnement africain et méditerranéen, les Européens ont été rappelés par l’Amérique latine aux réalités d’un monde toujours plus fractionné, rebelle aux injonctions d’une autre époque, aspirant au plein respect de sa souveraineté. L’ONU elle-même a dû en tenir compte et a de façon inattendue le 2 juillet émis un communiqué déplorant un incident « préoccupant, compte tenu qu’il concerne le plus haut magistrat et représentant légitime d’un pays souverain ». C’est en tous les cas pour l’Espagne, pour l’Italie comme pour la France une sorte de retour à la case départ, contraignant à réactualiser leur perception des périphéries du monde.
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