ANALYSES

Albanie : enfin un scrutin incontesté

Tribune
4 juillet 2013
par Sébastien Gricourt, Ancien conseiller politique dans les Balkans (CICR, OTAN, ONU), Chercheur indépendant
Sur les 140 sièges du Parlement, 84 seront attribués à la coalition dirigée par le Parti socialiste (PS) du dirigeant Edi Rama, « Alliance pour une Albanie européenne » et 56 à la coalition du Premier ministre sortant et dirigeant du Parti démocrate (PD) Sali Berisha, « Alliance pour l’emploi, la prospérité et l’intégration ». Ces deux coalitions réunissent à elles seules 62 partis, mais 7 siègeront au Parlement.
Cette victoire socialiste, qui met fin à huit années de gouvernement conservateur marquées par de nombreuses affaires de corruption, était prévisible, mais pas avec un tel écart. Les élections municipales de 2011 avaient donné des signaux au pouvoir vu la percée des socialistes dans nombre de villes moyennes, et sur quasiment l’ensemble du territoire. Par exemple, le score du PS dans la ville du nord-ouest de Shkodra (4 députés pour la région contre 5 pour le PD), longtemps un fief des démocrates, illustre que la bipolarité politique PS-PD associée depuis toujours à la division Sud/Nord commence à s’effriter.
Cette bipolarité entre les deux partis rivaux - et qui a tant nuit au climat politique, au processus d’intégration et à la confiance des Albanais dans le système électoral – vient aujourd’hui également s’estomper, ce qui constitue une autre bonne nouvelle pour la démocratie albanaise. Pas seulement parce que le nombre cumulé de députés des seuls PD et PS passent de 133 à 115.
En effet, le Mouvement socialiste pour l’intégration (MSI), créé en 2004 par Ilir Meta après son départ du PS, est venu quadrupler son nombre de sièges comparé à 2009. Avec 17 sièges aujourd’hui (65 pour le PS), le MSI vient conforter le poids de la nouvelle majorité et s’impose comme une troisième force qui compte dans le paysage politique. En 2009, arbitre fort de ses 4 sièges, il avait accepté l’offre de Sali Berisha pour donner au PD une légère majorité absolue face à un PS qui avait accusé le PD d’avoir volé les votes et le MSI de l’avoir trahi.

Ce scrutin du 23 juin n’est certainement pas parfait et beaucoup de recommandations internationales restent à appliquer. Mais, en dépit de la récurrence du climat de méfiance entre les partis adverses, des violences isolées le jour du scrutin, des allégations d’achats de votes « jugées crédibles » par les observateurs internationaux, ce scrutin connaît des avancées techniques notables, par exemple en matière de gestion de listes d’électeurs.
Surtout, fait majeur, ce scrutin n’a pas été contesté par la partie perdante. Non seulement S. Berisha a très vite accepté le résultat, mais il a même annoncé son retrait à la tête du PD pour rejoindre en septembre les bancs du Parlement. Une course pour la direction du PD s’amorce, avec comme favori à se stade l’ancien ministre et maire actuel de Tirana, Lulzim Basha, qui remporta en 2011 la capitale albanaise après un scrutin municipal très serré et controversé.
Aujourd’hui, l’acceptation du résultat par S. Berisha a été rendue possible par l’écart important entre les deux principaux camps, à l’inverse du scrutin de 2009.
Ce même écart devrait permettre de trouver une issue à la question de la validation des résultats par la Commission électorale centrale (CEC), et donc d’évacuer la possibilité d’une nouvelle et longue crise institutionnelle. Les quatre membres actuels de la CEC n’ont pu prendre cette année de décision en l’absence des trois autres, socialistes, qui ont démissionné en avril suite à la démission par le Parlement du seul membre du MSI. Ce boycott de la CEC par les membres socialistes, jamais entériné par le Parlement et qui est donc réversible, faisait suite à la décision d’I. Meta de quitter le gouvernement pour rejoindre la coalition de gauche. En alternative, et en l’absence de contestations qui pourraient changer foncièrement le résultat des urnes, le Collège électoral peut être une autre autorité de validation.
Un autre aspect important de l’après-élection est qu’en dépit des craintes que pouvaient suggérer les ambitions notoires et concurrentielles d’E. Rama et d’I. Meta pour diriger le gouvernement, ces derniers ont rapidement annoncé leur décision de se partager respectivement les responsabilités entre celles de Premier ministre et Président du Parlement, coupant court ainsi à toute possibilité d’instauration d’un climat délétère entre ces ennemis d’hier et alliés d’aujourd’hui.

La gestion positive du climat post-électoral ouvre donc une nouvelle page de la jeune démocratie albanaise. La solidité de la coalition entre le PS et le MSI semble durable en dépit des réticences initiales de cette alliance au sein du PS. Toutefois, sans présager de la suite, il faudra observer la durabilité de cette relation dans sa confrontation à l’exercice du pouvoir.
En effet, les attentes et les espoirs suscités par le programme socialiste seront mis à l’épreuve dans un contexte économique marqué par une croissance quasiment nulle, un PIB encore constitué à 50% par l‘économie informelle, un chômage en hausse avec le retour des émigrés de Grèce et d’Italie frappés par la crise, et sans doute des surprises à venir dans l’état des comptes publics. E. Rama aura fort à faire pour présenter dès cet automne un budget 2014 à la hauteur. Surtout, c’est dans les domaines de l’Etat de droit que les priorités devront être portées pour donner aux citoyens une confiance envers leurs institutions largement érodée.
Quant aux perspectives européennes de l’Albanie, la réussite de ce scrutin était une condition pour l’obtention du statut de candidat officiel à l’intégration, ce que le Conseil européen ne devrait manquer de valider à la fin de l’année.
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