ANALYSES

Québec : la lente émancipation

Tribune
6 juin 2013
Par Charles Thibout, ancien assistant de recherche à l’IRIS
Depuis l’échec du référendum de 1995, dont le déroulement demeure pour le moins controversé, et la mise à mal du projet d’indépendance qui s’ensuivit, les mouvements souverainistes québécois ont pâti des divisions affectant les différentes organisations. Leurs dissensions ont enrayé les projets d’alliance aux dernières élections et anémié leur poids politique. De ce constat, le congrès de la Convergence nationale, composé de citoyens, d’acteurs politiques et du monde associatif, mais également de chercheurs, a émis un certain nombre de propositions afin de refonder le projet national et de le mettre en œuvre hic et nunc .

En termes stratégiques, la nécessité d’aboutir à une convergence électorale entre les principaux partis souverainistes (Parti Québécois, Québec solidaire, Option nationale) a été mise de l’avant par les principaux protagonistes du symposium. Avec dix-neuf circonscriptions perdues – majoritairement indépendantistes –, l’idée d’organiser des élections primaires en amont des élections pour présenter un candidat souverainiste commun a paru indispensable pour éviter une nouvelle débâcle, sans qu’il y eût toutefois de promesse d’alliance formelle.


Ce congrès a certainement permis de franchir une étape décisive sur le chemin de l’indépendance. Les partis présents, fussent-ils de gauche, ont mis de côté – pour un temps du moins – leurs querelles stériles pour donner la priorité à ce projet commun en spécifiant la nécessité d’y intégrer la droite. Sans cela, le Parti libéral du Québec saurait aisément profiter de la situation et se réinstaller durablement à la tête de la province, « assez longtemps pour miner le projet indépendantiste et ancrer le Québec dans le Canada dans le but d’en faire une province comme les autres », a déclaré Guy Rocher, professeur émérite à l’Université de Montréal.

Une autre idée a fait son chemin lors de ce congrès, celle de remettre au centre du projet d’indépendance la souveraineté du peuple. Pour ce faire, Danic Parenteau, Commissaire aux états généraux sur l’indépendance, et Jocelyn Caron, auteur de Choisir le progrès national , ont fait valoir la nécessité de passer d’un mode élitiste et transcendant de l’élaboration du projet indépendantiste à une pratique participative et immanente, basée sur la consultation populaire dans l’optique de la rédaction d’une constitution québécoise et sur le référendum dans la perspective de son adoption. Deux notions largement étrangères au régime néolibéral qui régente le Canada.

Le principal défi que doivent relever les partis souverainistes est bien celui de l’alliance électorale. Face à une droite majoritairement fédéraliste, proche des positions du gouvernement de Stephen Harper, la gauche souverainiste se doit d’oublier un temps les querelles partisanes si elle désire un jour faire advenir un Québec indépendant. Elle doit également délaisser ses velléités centralistes pour parvenir à fédérer la société civile derrière son projet, sans quoi la déficience démocratique qui en résulterait ne saurait rendre suffisamment légitime un programme à ce point déterminant pour l’avenir du pays.

Il reste que le paradigme (néo)libéral garde une place prépondérante sur la scène politique canadienne, à l’échelle de l’Etat comme de la province du Québec. En conséquence, les partis peinent à lâcher du lest en faveur des citoyens dans la gestion politique du Québec. La « méthode démocratique », héritée des travaux de Joseph Schumpeter, demeure un guide incontournable de la pratique politique canadienne au détriment d’une plus grande participation des citoyens à la politéia. Des années, sans doute, seront nécessaires avant que les Québécois ne parviennent à s’émanciper totalement. Et ceci ne sera possible pour les partis qu’en acquérant une légitimité réelle, par le biais d’un approfondissement démocratique à visée participative. Pour ce faire, les élites doivent vaincre leur plus grande crainte, celle des « masses ».
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