ANALYSES

Qatar : les nouveaux maîtres du jeu ?

Tribune
19 avril 2013

Entretien avec Olivier Da Lage, journaliste, co-auteur de « Qatar, les nouveaux maîtres du jeu » (Demopolis, 2013)

Vous expliquez dans votre ouvrage que le fait que le Qatar soit un micro-État est loin d'être un handicap et joue même à son avantage. Pourquoi ?
Le Qatar n’est pas le premier micro-État à avoir fait de sa taille et de sa position géographique un atout. Dans les années 60 et 70, Lee Kwan Hew a propulsé avec succès la cité-État de Singapour sur la scène internationale. A la fin des années 70, dans la région même du Qatar –le Golfe–, Bahreïn et Dubaï se sont disputés l’appellation de « Singapour du Golfe ». Mais dans les années 2000, c’est incontestablement le Qatar qui s’est détaché, avec plusieurs atouts que n’avaient pas ses deux voisins.
En premier lieu, l’expérience des succès et des erreurs commises par ses prédécesseurs, qui a permis au Qatar d’être plus efficace dans la définition de sa stratégie et dans sa mise en œuvre. Ensuite, les moyens à la disposition du Qatar, sans commune mesure avec ceux de Bahreïn ou Dubaï qui n’ont plus ou presque plus de pétrole. Les ressources en hydrocarbure du Qatar, notamment en gaz, doivent lui assurer des ressources pour les deux siècles à venir et d’ores et déjà, le revenu par habitant du Qatar est le plus élevé du monde. Enfin, à la différence des deux émirats précités, le Qatar a à sa tête un dirigeant, Cheikh Hamad, qui a une vision stratégique globale. Cet ancien élève de l’académie militaire britannique de Sandhurst a visiblement intégré les leçons des maîtres de la stratégie, notamment la dissuasion du faible au fort. C’est ainsi que, du fait même de sa petite taille, il a pu tenir tête à son grand voisin l’Arabie saoudite en adoptant des postures provocatrices dans les premières années de son règne (il a renversé son père en 1995). Et lors d’une médiation, les dirigeants des Émirats arabes unis ont plaidé l’apaisement auprès de Ryad en faisant valoir qu’entre le petit et le grand, c’est le grand qui doit faire des concessions. Évidemment, le fait que, d’entrée de jeu, cheikh Hamad ait assuré les États-Unis de son indéfectible soutien lui a assuré en retour une assurance des plus crédibles. En somme, la souris peut se permettre de tenir tête au lion car son ami l’éléphant se tient juste derrière elle !

Cela étant, vous pensez que le Qatar a atteint son apogée sur la scène internationale et que son rôle devrait diminuer à l'avenir…
S’il n’a pas atteint son apogée, il s’en approche en tout cas. Comme disent les boursiers, « les arbres ne montent pas jusqu’au ciel ». Les succès engrangés sont déjà stupéfiants et voici vingt ans, bien peu auraient parié sur la position acquise aujourd’hui par l’émirat. Mais ses succès mêmes sont la cause de ses premières difficultés sérieuses. Tant que le Qatar était un petit pays, une « grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf », pour prendre une comparaison souvent invoquée, le Qatar suscitait au mieux de l’ironie, au pire de l’irritation. Mais la puissance financière et politique acquise au fil des années inquiète aujourd’hui. De façon classiquement dialectique, la montée en puissance a suscité une montée des oppositions à celle-ci. Ses investissements, notamment en France, inquiètent sur ses intentions : en voulant devenir actionnaire d’EADS, le Qatar ne risque-t-il pas, à terme, de contrôler un secteur stratégique pour l’Europe ? En Tunisie et en Égypte, son soutien aux gouvernements de la mouvance des Frères musulmans donnent prise aux accusations d’ingérence, voire de néo-colonialisme. Son intervention militaire en Libye et son soutien armé aux insurgés syriens montre que le Qatar ne se contente pas du soft power : il est désormais, même de façon limitée, une puissance classique et s’expose par conséquents aux éventuelles représailles classiques d’adversaires. Le Qatar n’a plus les excuses du petit débutant pour s’exonérer des règles de conduite internationales. Du reste, le Qatar de 2013 a un comportement beaucoup plus policé que celui des années 1995-2005 suivant la prise de pouvoir de Cheikh Hamad qui voulait s’affirmer. Il est arrivé.
Mais, d’autre part, la place prise par le Qatar sur la scène régionale et internationale n’est pas seulement due à des facteurs propres : l’effacement total ou relatif des grands acteurs de la scène régionale que sont l’Égypte, l’Irak, la Syrie, l’Algérie, et à un moindre degré l’Arabie Saoudite, le Maroc et la Jordanie, a ouvert un boulevard au Qatar et Cheikh Hamad, avec un indiscutable sens de l’opportunité, a saisi l’occasion. Cette situation n’est évidemment pas vouée à durer éternellement.

Que pensez-vous des accusations récurrentes sur le fait que les hommes politiques ou des experts seraient » payés » par le Qatar ?
Le fait est que le Qatar invite largement, organise de nombreuses conférences à Doha. Mais le fait est également qu’il n’est pas le seul. D’autres pays de la région (Arabie Saoudite, Abou Dhabi ou Koweït) en particulier, le font depuis longtemps, de même d’ailleurs que d’autres pays ailleurs dans le monde, en Afrique, en Asie et en Amérique du Nord. Y a-t-il des cas avérés de corruption par le Qatar ? La rumeur est insistante mais pour l’heure, rien n’a été prouvé dans ce qui a été avancé.
En revanche, ce qui est certain, c’est que cette accusation survient facilement lorsqu’un commentateur se montre nuancé et ne voit pas dans toute action du Qatar la preuve d’un projet islamiste visant à déstabiliser la France en soutenant clandestinement l’islam radical dans nos banlieues. Encore une fois, si la preuve d’un tel trafic d’influence peut être produite, qu’elle le soit. Mais le soupçon ainsi distillé permet souvent à ceux qui y ont recours de faire l’économie d’une discussion rationnelle dans un domaine aussi passionnel que celui de la place de l’islam en France.



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