ANALYSES

Afghanistan : des femmes vendues sur le marché ou le témoignage que leur libération est loin d’être une réalité

Tribune
3 avril 2013
Aujourd’hui, tous les regards sont tournés vers des initiatives de négociations tous azimuts avec les talibans. Le président Hamid Karzaï s’est rendu le 31 mars au Qatar sur l’invitation de l’émir, alors que ce voyage a été présenté par les milieux politiques et la presse à Kaboul, comme une tentative de contact direct avec les talibans. N’oublions pas en effet que le Qatar abrite depuis deux ans un bureau officiel des talibans initialement destiné à favoriser le dialogue entre eux et les Etats-Unis. A un an de l’élection présidentielle afghane où il ne peut plus se présenter, comme la Constitution exige, le président afghan veut obtenir un accord de paix avec les talibans et devancer son allié américain ainsi que le Pakistan qui a une grande influence sur eux.

Le retour des talibans à Kaboul, même dans une coalition avec le clan de Hamid Karzaï inquiète grandement l’opposition politique et la société civile afghane. Tout le monde a en mémoire leur pratique extrêmement rigoriste quand ils ont gouverné la grande partie de l’Afghanistan entre 1996 et 2001. Les femmes, en général, et les associations des femmes en particulier, s’inquiètent de leur retour. Il est vrai que les quelques progrès acquis ces dernières années comme le quota pour les femmes à l’Assemblée nationale, le droit de travailler dans l’administration et le droit d’étudier, restent fragiles. Même dans les régions sous contrôle du gouvernement de Kaboul, la violation des droits élémentaires des femmes est révélée tous les jours souvent dans l’indifférence du pouvoir public, notamment du pouvoir judiciaire très conservateur.

Les talibans, même s’ils ont déclaré à une ou deux reprises qu’ils ne sont plus contre l’école pour les filles « à certaines conditions », il est rare de trouver une femme à Kaboul qui croit à leur changement de position sur les droits fondamentaux des femmes. Certaines pratiques d’un autre âge toujours mises en vigueur dans les régions où les talibans règnent en maître montrent que ces derniers considèrent toujours les femmes comme un être inférieur.

Le blog afghan d’information et d’analyse « Le regard des femmes » a publié ce mardi 2 avril une information qui, si elle se révèle exacte, est d’une extrême gravité et a de quoi susciter la stupéfaction et l’indignation générales, même parmi ceux qui ne portent qu’une attention minimale aux droits des femmes en Afghanistan.

Sous la plume de Madame Humeyra Saqeb, l’article de ce blog, en langue farsi, cite une information diffusée par le ministère afghan des Affaires religieuses qui révèle que depuis longtemps dans les zones frontalières de l’Est de l’Afghanistan - en particulier dans certains endroits de la province du Nangahar -, les femmes sont vendues publiquement dans le bazar comme une marchandise. Une photo publiée par le site montre une jeune femme au milieu d’une foule d’hommes qui, comme pour les tractations dans les bourses des places financières, proposent chacun un prix. Il existerait même dans ces zones un marché où les femmes seraient vendues par leurs proches ou leur mari en échange d’argent. Il semblerait que les personnalités influentes et les chefs des tribus encourageraient cette pratique.

Comme pour toute fixation de prix de la « marchandise », il y a des critères à respecter. Pour la femme, il est fixé proportionnellement à son âge et à son aspect physique. Evidemment, semblable à une esclave, ces femmes n’ont aucun pouvoir de décision. La plupart du temps, ce sont les maris qui ont recours à cette pratique pour des raisons diverses : ils décident d’épouser une autre femme et veulent se débarrasser de leur ancienne épouse, ou encore ce sont la pauvreté et les difficultés financières qui motivent le mari à la vendre.

Certains peuvent prétendre que cette pratique insupportable est très ancienne et limitée à certains districts de l’Est comme Mohmand, Roudat et Shinwar et que les différents gouvernements et pouvoirs judiciaires ont été incapables d’y mettre fin. Cependant, si la marchandisation des femmes dans ces districts remonte à loin, cette insupportable « tradition » a pris une dimension plus importante depuis que le gouvernement central a perdu toute présence dans ces régions et que l’insécurité y règne.

Au vu de ces faits, nous ne pouvons nous empêcher de nous interroger sur les déclarations des hommes politiques occidentaux, particulièrement en France, lorsqu’ils justifiaient la poursuite de la guerre dans ce malheureux pays au nom de la lutte contre le terrorisme, pour la démocratie, et pour les droits des femmes… Paraît-il que grâce à l’intervention militaire de la coalition, elles seraient désormais libérées.
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