ANALYSES

Les Français méfiants envers l’Europe : 5 raisons pour expliquer ce désamour

Tribune
4 mars 2013
Par Roland Cayrol, Directeur de recherche associé au Centre de recherche politique de Sciences Po (CEVIPOF)
Pour mieux comprendre la désaffection des Français aujourd’hui à l’égard de l’Union européenne, il convient de revenir sur l’ensemble des données d’opinion dont nous disposons depuis l’après-guerre.

De 1950 aux années 1990, une montée du sentiment pro-européen

Dans les années 1950, 60 et 70, les choses étaient finalement assez simples pour les sondeurs : il y avait les Français plutôt en faveur de l’Europe – les socialistes, les démocrates-chrétiens – et ceux qui étaient plutôt contre – les gaullistes, les communistes, les extrêmes. Cette bipolarité structurait l’opinion française et celle des dirigeants politiques.
Puis les communistes ont progressivement disparu, de même que les gaullistes. La chute du Mur a entraîné une nouvelle donne géopolitique et l’européanisation a peu à peu gagné les esprits.
Sous la présidence de François Mitterrand, il devient, selon sa formule, évident que 'l’Europe, c’est l’avenir de la France'.
Tant et si bien que dans les années 1980 et 90, la France passe en tête des opinions publiques les plus pro-européennes de l’ensemble des pays de l’UE. Les explications associées dans les études étaient en substance : 'L’Europe c’est l’avenir et on ne peut être contre l’avenir'.

Le retournement des années 2000
Depuis, cinq données sont venues battre la certitude européaniste des Français.
Premièrement, l’argument de' l’Europe de la paix' a de moins en moins prise sur les jeunes générations. Alors qu’il avait façonné les générations 50-70, il s’amenuisa à partir des années 80, parce que la paix ne paraissait de toute façon plus menacée. L’Europe perdit de sa valeur symbolique.
Deuxièmement, la mondialisation a modifié la perception des Français : désormais, ce sont les mêmes individus qui sont à la fois pour l’UE – la jugeant bénéfique économiquement, bonne pour leur entreprise, pour leurs enfants – et réservés envers l'UE, parce qu'elle serait mauvaise sur d’autres aspects – elle mettrait en cause notre modèle social et notre 'art de vivre' français. Ce n’est plus les uns contre les autres, mais les uns et les autres à la fois.
Troisièmement, la perspective d’un avenir menaçant. Nos enfants vivront moins bien que nous, le chômage augmente, les fermetures d’usines se multiplient, etc. Si l'Europe est le symbole de notre avenir, ce n'est guère reluisant.
Quatrièmement, l’Europe est abstraite. Elle apparaît comme peu compréhensible, institutionnelle, éloignée des peuples.
Et cinquièmement, la faute des politiques est immense. Leur discours regorge de 'Nous avons gagné contre Bruxelles', 'Nous ne pouvons pas faire ceci à cause de Bruxelles'… Ce discours binaire, servant bien souvent à se défausser de sa propre responsabilité, est utilisé par la gauche comme par la droite.

Pour une politisation du débat européen

Ces cinq données ont donc éloigné les Français de l’Union européenne. Pour autant, ils y restent en même temps très favorables, mêlant critiques et espoir. Ainsi, plus de 85% de nos concitoyens se déclarent pour l’Europe, pour le maintien de l'euro, et en même temps pour plus d’unité, plus de gouvernance, plus de décision européenne en matière de sécurité, d’immigration, d'emploi ou d'environnement.
A peine 15% d’entre eux sont anti-européens. La crispation sur la question de la souveraineté des nations, que l’on trouve dans le discours politique, n'apparaît pas dans les études d’opinion. La souveraineté de la France n'apparaît nullement menacée.

->http://leplus.nouvelobs.com/] Cette tribune est publiée en partenariat avec [Le Plus du Nouvel Obs, dans la cadre des 5e Entretiens européens d’Enghien organisés le samedi 23 février sur le thème 'Rapprocher les citoyens et l'Europe' par l'IRIS et la Ville d'Enghien-les-Bains. Propos recueillis par Hélène Decommer, journaliste au Plus du NouvelObs.

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