ANALYSES

Le moment présent de la crise syrienne

Tribune
27 août 2012
Il n’est pas question de faire une sorte de symétrie entre le pouvoir et la rébellion. Nous avons d’une part un régime qui s’arc-boute sur ses prérogatives par les moyens les plus violents et, de l’autre, une partie de la population qui tente désespérément de le renverser. Toutefois, ce cadre général étant posé, il faut aller plus loin dans l’analyse et ne pas céder à l’impressionnisme. Si les paramètres de la situation étaient si simples, la crise serait résolue depuis longtemps. En effet, si le pouvoir était totalement isolé, il serait tombé depuis longtemps : le fait qu’il se maintienne, même affaibli, n’est pas seulement imputable à la terrible force de feu qu’il utilise mais aussi parce qu’il possède une base sociale qui continue de le soutenir. A l’inverse, nous constatons que le segment de l’opposition le plus médiatisé, c’est-à-dire le Conseil national syrien (CNS), est en proie à de vives divisions internes et ne parvient pas à représenter toutes les composantes de la société du fait de divergences idéologiques, ethniques ou confessionnelles.

Beaucoup de commentaires nous présentent le départ de Bachar el-Assad comme la solution qui permettrait de dénouer la crise. Certes, à un moment donné le sort personnel du tyran se posera, mais il serait illusoire de penser pouvoir régler la situation uniquement grâce à sa disparition de la scène politique syrienne. Il faut en effet saisir l’inquiétude existentielle des communautés minoritaires de la société syrienne. Au premier rang d’entre elles, celle de la famille Assad, la communauté alaouite. Durant plus de mille ans, cette dernière a été considérée par les sunnites comme une secte hérétique d’inspiration chiite qu’il convenait d’éradiquer. C’est seulement avec la prise du pouvoir par Hafez el-Assad en 1970 que les alaouites ont pris leur revanche en parvenant à contrôler les principaux leviers du pouvoir avec leurs alliés chrétiens et druzes. C’est pourquoi il faut comprendre qu’indépendamment du sort personnel de Bachar el Assad, les alaouites se battront jusqu’au bout pour ne pas en revenir à la situation d’ostracisation et de relégation qu’ils ont subie durant des siècles. Pour leur part les chrétiens sont obsédés par le sort qu’ont subi leurs coreligionnaires en Irak après la chute du régime de Saddam Hussein. Les Kurdes de Syrie enfin, bien que très divisés, n’acceptent pas d’être membres du CNS qu’ils soupçonnent de ne pas tenir compte de leurs propres revendications. Bien sûr, quelques personnalités laïques membres du CNS ne cessent d’affirmer que le droit des minorités sera respecté dans le cadre d’un nouveau régime mais ils ne parviennent pas à convaincre les principaux intéressés. Les alaouites notamment ne sont pas dupes et ont parfaitement saisi que l’Arabie saoudite et le Qatar, deux pays dirigés par des dynasties wahhabites qui leur vouent une haine ancestrale, sont parmi les principaux soutiens du CNS. Le risque, dans ces conditions, est de voir une situation du type de celle du Liban durant la guerre civile entre 1975 et 1989 se reproduire en Syrie dans les mois à venir. C’est pourquoi seule une solution négociée politiquement peut éviter ce scénario du pire.

Face à cette situation, la soi-disant communauté internationale montre une fois de plus son impuissance. L’administration étatsunienne, mobilisée par la campagne électorale présidentielle et ne tenant pas à gérer une situation de type irakien ou afghan temporise et se contente, publiquement tout du moins, de déclarations de principe. Une partie des Européens multiplient les condamnations et se concentrent sur les aspects humanitaires. Mais ces postures publiques masquent en réalité un soutien logistique actif aux insurgés et laissent se développer parmi les pays occidentaux l’idée d’une politique de changement de régime par les armes, qui risque de favoriser les plus radicaux parmi ceux qui se battent militairement et renvoie à l’impasse évoquée précédemment. Dans le même temps, ces pays occidentaux mettent en valeur le poids de certains pays arabes et de la Turquie.

C’est dans ce contexte dégradé que le vice-premier ministre syrien, Qadri Jamil, a déclaré le 22 août à Moscou que dans un hypothétique processus de négociations, rien n’empêcherait d’étudier toutes les questions y compris celle du départ de Bachar el Assad. Difficile d’évaluer la portée future d’une telle déclaration, mais les fonctions de l’homme ne sont pas secondaires. En outre, le fait que cette phrase ait été prononcée lors d’une conférence de presse, en présence de Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russe, constitue également un indicateur important. Moscou est véritablement l’élément déterminant qui pourrait politiquement débloquer la situation. La Russie est le pays qui, au-delà du soutien qu’elle continue de marquer envers le régime de Bachar el-Assad, tente d’ouvrir la porte à une solution négociée. Sergueï Lavrov ne cesse de répéter que les puissances étrangères doivent se contenter de créer les conditions d’un dialogue en Syrie. En ce sens, elle peut faire pression sur le régime syrien pour, qu’à terme, une solution négociée et raisonnée soit mise en oeuvre. Les dirigeants russes préfèrent en effet maintenir une partie de l’appareil d’Etat syrien et éviter que la situation ne vire au chaos total dans les semaines ou les mois à venir.

S’il y a, à travers la déclaration de Qadri Jamil, des avancées dont on n’arrive pas à mesurer précisément les tenants et aboutissants, le fait qu’elle ait été prononcée à Moscou prouve que la diplomatie russe est à l’offensive et indique que nous sommes peut être au début d’une modification politique de la situation syrienne.

Chacun comprend qu’il ne peut pas y avoir de solution militaire au conflit. Les combats à Alep ne sont pas terminés et, même s’il ne faut pas exagérer leur ampleur, les troupes de Bachar el-Assad ne parviennent pas à endiguer la dynamique insurrectionnelle. Il apparaît donc impératif de trouver une solution politique. C’est en ce sens que la Russie constitue un élément central dans la résolution de l’équation complexe à plusieurs inconnues qui prévaut actuellement en Syrie.
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